Comment la liberté d'expression est réprimée en Tunisie

Crédit photo, Getty Images
- Author, Jenna Abaakouk
- Role, BBC News
« J'ai l'habitude de dire à mes amis étrangers qu'en Tunisie, nous avons la liberté d'expression », explique Sarah, 24 ans, étudiante et créatrice de contenu sur le style de vie, qui préfère ne pas donner son vrai nom pour des raisons de sécurité.
Sarah explique que sa génération s'est battue pour cette liberté et qu'elle était fière de la façon dont la Tunisie avait changé après des années de censure sous l'ancien président, Zine al-Abidine Ben Ali.
Mais après les récentes arrestations très médiatisées d'influenceurs sur réseaux sociaux, sa fierté s'est transformée en inquiétude.
« Ce qui se passe actuellement est effrayant, car nous ne voulons pas retomber dans cette époque », dit-elle.
Lorsque le régime autoritaire du président Ben Ali a été renversé par un soulèvement populaire en 2011, la Tunisie a connu une nouvelle ère de liberté de la presse.
Mais depuis l'élection du président Kais Saied en 2021, les Tunisiens ordinaires sont confrontés à une répression croissante. Les orgnisations de défense des droits de l'homme affirment que les libertés civiles, y compris la liberté d'expression et de la presse, sont de plus en plus compromises.
Le 6 octobre 2024, Saied a été réélu lors d'une victoire écrasante qui a suscité des critiques internationales après l'arrestation d'un certain nombre d'opposants politiques et de journalistes indépendants.
Selon le rapport 2025 de Human Rights Watch, les autorités utilisent des lois répressives pour « museler la liberté d'expression » et « réprimer la liberté des médias ».
La peur du décret 54
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L'un des cas les plus médiatisés de la répression contre la liberté d'expression est celui de Sonia Dahmani, avocate et chroniqueuse de télévision.
Dahmani a été arrêtée en mai 2024 en vertu du décret 54. Signé en 2022 par le président Saied, ce décret visait initialement à lutter contre les fausses informations en ligne, mais il est de plus en plus utilisé pour réduire au silence toute personne exprimant une opinion sur la politique ou l'actualité.
L'avocate a été placée en détention après avoir fait des commentaires critiques à la télévision et à la radio, dénonçant notamment le racisme auquel sont confrontés les migrants d'Afrique subsaharienne dans le pays.
En octobre dernier, Dahmani a été condamnée à deux ans de prison pour diffusion de fausses nouvelles. Elle est toujours détenue dans une prison pour femmes où, selon Amnesty International, elle est soumise à des « conditions cruelles et inhumaines, notamment l'exposition à un froid extrême et le manque d'accès aux produits de première nécessité ».
« Les journalistes sont totalement terrifiés à l'idée de s'exprimer, car ils craignent d'être arrêtés en vertu du décret 54 », explique Selim, 27 ans, créateur de contenu sur les réseaux sociaux, qui ne souhaite pas non plus donner son vrai nom.
« Grâce au décret 54, il n'y a pratiquement plus d'émissions politiques dans les grands médias tunisiens. Par conséquent, les réseaux sociaux sont devenus l'un des derniers espaces de liberté d'expression », explique-t-il.
Selim avait l'habitude de créer des vidéos sur Instagram et TikTok discutant de la politique, des droits de l'homme et des prisonniers politiques. Mais depuis la réélection de Saied et la répression sur les plateformes sociales, il est devenu plus prudent quant à la publication de ce type de contenu et a caché des posts antérieurs.
Bien que Selim soit basé à l'étranger, il retourne régulièrement en Tunisie pour rendre visite à ses amis et à sa famille et craint de devenir la cible d'arrestations.
« J'ai décidé de faire une pause », explique-t-il.
« Je ne veux pas devenir un exilé politique. Je continue à créer du contenu, mais sous une forme différente. »
Des prisonniers TikTok
En plus d'utiliser le décret 54 pour réprimer la liberté d'expression, le ministère de la justice a publié l'année dernière une directive basée sur son interprétation des lois existantes.
Cette directive prévoit l'arrestation de toute personne « produisant, affichant ou publiant intentionnellement des données, des images ou des vidéos dont le contenu porte atteinte aux valeurs morales » ou « utilisant un langage inapproprié [...] ou contredisant les valeurs de la société, ce qui pourrait avoir un impact négatif sur le comportement des jeunes qui interagissent sur ces plates-formes ».
Elle n'a pas défini le type de contenu qui serait considéré comme « inapproprié ».
Quelques jours plus tard, quatre influenceurs des réseaux sociaux, âgés de 20 à 30 ans, ont été arrêtés. Ils ont été condamnés à des peines de prison allant de 18 mois à plus de quatre ans.
Début février, trois d'entre eux ont été libérés après avoir bénéficié d'une réduction de peine. Un quatrième reste en prison, mais avec une peine plus courte.
« Même si les gens sont libérés, cela ne me rassure pas. Tant que le gouvernement sera au pouvoir, cela ne changera rien », déclare Selim.
« Personnellement, j'ai vu des contenus sur les médias sociaux qui, oui, devraient être modérés - des choses comme la pornographie, par exemple. Mais la réponse du gouvernement a été, comme d'habitude, de réprimer plutôt que de modérer ou d'éduquer », dit-il.
Mais d'autres ont justifié les arrestations.
Après l'annonce de la directive par le ministère de la justice en octobre, Aissa Tounsi, une influenceuse tunisienne populaire qui compte plus d'un demi-million d'abonnés sur TikTok, a mis au défi ses confrères en ligne.
"Formulation vague"
Salsabil Chellali, directrice pour la Tunisie à Human Rights Watch, déclare que les arrestations des utlisateurs de TikTok ont marqué une nouvelle étape de la répression dans le pays.
« Cette libération est une bonne nouvelle isolée, mais cela ne signifie pas que le gouvernement ne continuera pas à réprimer la liberté d'expression. Ces lois sont formulées de manière très vague, ce qui les rend problématiques », explique-t-elle.
L'interprétation de ce qui est considéré comme « indécent » ou « contraire aux valeurs morales » relève entièrement des autorités et du pouvoir judiciaire, qui ont tous deux été affaiblis sous le régime de Kais Saied.
« Depuis sa prise de pouvoir, de nombreux secteurs du système judiciaire sont tombés sous le contrôle direct du ministère de la justice, ce qui est très inquiétant.
Ce « flou » dans l'interprétation est également critiqué par la journaliste tunisienne Rihab Boukhayatia, qui a écrit plusieurs articles mettant en cause l'approche du gouvernement et des autorités en matière de liberté d'expression.
« Nous avons constaté que les juges se prononcent rapidement sur les affaires impliquant des personnalités influentes, alors que pour d'autres procès - comme ceux liés aux abus policiers - les familles des victimes attendent le verdict pendant des mois, voire des années », explique-t-elle.
Elle souligne que le nombre de journalistes et de médias prêts à s'exprimer contre le gouvernement se réduit constamment en raison de la répression et de l'intimidation judiciaire.
« Les journalistes sont comme tout le monde, dit-elle. « Ils ont des familles, des enfants, des emprunts, ils ne veulent pas être arrêtés, ils ne veulent pas croupir en prison ».
Mais malgré les risques, Rihab affirme qu'elle et d'autres journalistes sont déterminés à poursuivre leur travail.
« Nous avons choisi ce travail. Nous aimons ce pays et nous devons le défendre. C'est le moment de le faire. Mais j'admets que c'est stressant ».
La BBC a demandé au ministère tunisien de la justice de réagir à ces allégations, mais il n'a pas répondu.















