"Le Mungwin m'a aidée à payer la scolarité de mes enfants": les sauterelles vertes, un trésor pour les habitants du Nord-Ouest camerounais

    • Author, Frederic Takang
    • Role, BBC Afrique
    • Reporting from, Bamenda

Au cœur de la région du Nord-Ouest du Cameroun, une période de l'année est attendue avec une ferveur particulière, mêlant tradition, délices culinaires et opportunités économiques sans précédent.

Il s'agit de la saison des sauterelles vertes, communément appelé ici "Mungwin", dont l'arrivée transforme les nuits de Bamenda et de ses environs en une véritable chasse au trésor.

Loin d'être un simple événement folklorique, la récolte du Mungwin est devenue une véritable solution économique pour des milliers de personnes, allant des familles modestes aux entrepreneurs avisés, générant des revenus substantiels et apportant un souffle financier vital à la communauté.

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La chasse la plus attendue de l'année !

Alors qu'un nouveau jour se lève à Bambui, localité située à environ 15 Km de Bamenda, la capitale de la région du Nord-Ouest du Cameroun, une légère rosée s'élève de la vallée juste derrière la concession de Mama Mbani Janet.

À l'intérieur de la petite maison, la famille est déjà debout. Ses plus petits enfants courent, entrant et sortant de la petite porte, pendant que Joseph son Mari, le jeune Derick, l'aînée Adeline, et la petite Nima, préparent les matériels nécessaires pour la chasse ce soir-là. Il s'agit entre autres, des feuilles de tôles, des grands seaux vides, des torches et des sacs etc.

Pour Mama Janet, mère et tutrice d'environ 17 enfants, ce n'est pas un matin comme les autres. C'est le début de la saison des sauterelles, une période brève et très attendue que sa famille, comme beaucoup d'autres dans la région, espère ardemment. « Nous attendons ce mois avec tant d'anxiété, » dit-elle. « C'est un mois qui apporte de la chance. J'ai beaucoup d'enfants, tous en âge d'aller à l'école. Ma petite entreprise de bière de maïs ne suffit pas à subvenir à tous nos besoins, mais entre fin octobre, novembre et décembre, je sais que les choses vont changer. »

La chasse à ces sauterelles, connue localement sous le nom de "Mungwin", est une tradition ancienne et l'une des activités économiques informelles les plus importantes dans la région du Nord-Ouest du Cameroun, durant la période allant de fin octobre à décembre de chaque année.

Ces insectes, qui tombent en grand nombre au coucher du soleil, sont récoltés, transformés et vendus crus ou séchés, offrant une source de revenus alternative à des milliers de ménages.

Pour les familles comme celle de Mama Janet, à Bambui, une saison de chasse au « Mungwin » réussie, peut déterminer si les enfants retourneront à l'école, si les dettes seront payées et si noël sera célébré avec de la nourriture sur la table. Pour elle, ces sauterelles vertes dont l'arrivée est célébrée dans toute la région du Nord-Ouest, sont non seulement un délice culinaire, mais aussi une manne économique. Pour de nombreuses familles à Bamenda et ses environs, cette période est synonyme d'opportunités, de travail acharné et d'espoir.

La préparation des pièges

Derrière la maison familiale de Mama Janet et Joseph, la préparation de la chasse commence avec dévouement. Les enfants plus âgés empilent les feuilles de tôles pour former de longues structures en forme de « V » ou de pyramide inversée au-dessus des fûts, une technique transmise de génération en génération. Ces tôles sont inclinées pour canaliser les sauterelles qui tombent dans ces fûts propres placés à leur base.

Joseph le mari, tout en nous montrant comment les tôles sont positionnées, explique le processus : « Nous construisons les pièges pendant la journée, ils sont faits de tôles, formées en V, avec des récipients vides et propres en dessous. Quand les Mungwins tombent sur ces tôles, elles glissent dans le récipient et ne peuvent plus en ressortir. »

Derick et Adeline aident leur père Joseph à planter solidement au sol, des bâtons ou des piquets, soutenant les feuilles de tôles formant la zone de collecte improvisée.

Beaucoup d'entre eux ont grandi avec ce savoir, apprenant dès l'âge de 10 et 15 ans comment positionner ces pièges et comment recueillir les insectes en toute sécurité.

Au-dessus de ces structures, sont fixées des lampes super brillantes dont l'éclat sert à « attirer les sauterelles sur des kilomètres » explique Joseph.

Dans des localités comme Bambili et Bambui, où l'accès à l'électricité est parfois un défi, les chasseurs de Mungwin comme Joseph et Mama Janet ont acheté un générateur pour assurer un approvisionnement constant en électricité toute la nuit.

L'installation doit aussi être suffisamment solide pour résister au vent qui accompagne habituellement les chutes de sauterelles. Une fois les pièges prêts, la famille attend le crépuscule, le moment où les sauterelles commencent à voler.

Une chasse nocturne

À la tombée de la nuit et tandis que les bruits du village s'apaisent, on aperçoit quelques familles, le visage couvert, leurs propres pièges brillants sous une lumière censée attirer les insectes. « Nous sommes toujours là quand les Mungwins commencent à tomber », nous dit Mama Janet. « Avec tous mes enfants, nous sommes très vigilants pour que les sauterelles ne s'échappent pas du piège. Nous allons ramasser celles qui ne tombent pas directement dans les fûts. »

Les insectes tombent, souvent attirés par cette lumière fascinante. Des enfants s'élancent avec des seaux, ramassant celles qui rebondissent loin des pièges. D'autres surveillent les récipients placés à la base des feuilles de tôles, s'assurant que les insectes à l'intérieur ne s'échappent pas ou ne sont pas piétinés.

Pour ces chasseurs de sauterelles vertes, la chasse se prolonge tard dans la nuit. Plus les sauterelles s'accumulent, plus le revenu généré le lendemain sera important. Chez Mama Janet, la nuit est emplie de rires et de joie, car les enfants travaillent, chacun d'eux sachant ce qu'une nuit fructueuse signifie : de la nourriture, les frais de scolarité, des livres et des vêtements.

L'heure de la vente

Dès le matin, les familles se précipitent vers les places de marché, parfois dès 6h00 GMT.

« Très tôt le matin, nous les emmenons au marché, » dit Mama Janet. « Nous vendons à des acheteurs venant de différents endroits. »

Sur les marchés locaux, la vente de Mungwin crus est une activité lucrative pendant cette saison. De nombreux revendeurs viennent de loin, désireux d'acheter en gros. « Comme je le vends cru, un seau coûte 8 000 francs, » explique-t-elle. « Pendant cette période, je parviens à vendre au moins cinq seaux par jour. » Cinq seaux représentent 40 000 FCFA, une somme d'argent considérable dans cette région où le chômage et l'instabilité économique à cause du conflit armé se sont intensifiés ces dernières années.

Pour les familles qui dépendent du travail informel, la saison des sauterelles offre une opportunité financière rare. Au marché, selon les habitants, les vendeurs proposent les sauterelles de différentes manières : fraîches et crues pour ceux qui souhaitent les cuisiner eux-mêmes, ou déjà transformées – bouillies, frites, assaisonnées – puis emballées dans des sachets plastiques ou des petits contenants. Cette flexibilité dans l'offre répond aux besoins d'une clientèle diversifiée.

Souvent, toute la récolte n'est pas vendue. Une partie est conservée pour être transformée, pour la consommation personnelle. Mais avant la consommation, il faut un nettoyage effectué avec soin. Les insectes sont lavés avec de l'eau tiède et salée pour enlever la saleté, les mauvaises odeurs et les débris. Après le nettoyage, les sauterelles sont assaisonnées, souvent avec du sel, du poivre et des épices locales avant d'être bouillies pendant environ 30 minutes.

« Après les avoir cuites, je les retire pour les faire sécher au soleil, » explique Mama Janet. « Elles restent au soleil jusqu'à être complètement sèches. Ensuite, nous gardons une partie à la maison et nous vendons le reste au détail. »

La forme séchée se conserve également plus longtemps, ce qui facilite le transport. « J'envoie à des amis hors de la ville, et souvent hors du pays » ajoute-t-elle. « Ils n'ont pas les moyens de venir ici pour récolter. »

Une bouée de sauvetage économique

Mama Acha Mary, une autre habitante de Bambui, souligne à quel point cette saison est vitale : « Le Mungwin m'a aidée à payer les frais de scolarité de mes enfants. C'est une saison que je ne peux pas me permettre de manquer ; si je la rate, mes enfants ne pourront pas aller à l'école cette année-là. Je remercie Dieu pour le don de cette manne. » Son témoignage illustre parfaitement comment la chasse au Mungwin s'est transformée en une bouée de sauvetage financière pour de nombreuses familles. Même son de cloche pour Joseph et sa femme Mama Janet. « Avec les enfants dont j'ai la charge, dont certains sont déplacés internes, je suis en mesure de les envoyer tous à l'école, » nous dit-elle. « Je gère une petite affaire de bière de maïs, et quand je vends les Mungwin, j'investis l'argent dans l'entreprise pour augmenter mon capital. »

Comme de nombreux foyers dans la région du Nord-Ouest, sa famille a été affectée par le déplacement et les difficultés économiques. La saison des sauterelles offre une opportunité rare de pallier les contraintes financières qui, autrement, laisseraient les familles avoir du mal à payer les frais de scolarité ou à acheter les produits de première nécessité.

« Noël approche à grands pas, » dit-elle. « J'achèterai des choses pour la maison et préparerai ma famille pour une grande fête. »

Le partage de la récolte avec satisfaction

De retour chez Mama Janet le lendemain d'une vente réussie au marché, les dernières sauterelles sont au menu du jour. Dans l'après-midi, tout le monde était visiblement heureux. Des enfants jouaient bruyamment dans la cour, tenant dans leurs mains des morceaux de Mungwin prêts à être consommés, tandis que Mama Janet comptait avec sourire des billets de banque. « Je suis si heureuse, » dit-elle, regardant autour d'elle ses enfants. « Mes enfants sont tous si heureux car il est certain qu'ils iront tous à l'école sans avoir à se soucier des frais de scolarité. » Pour elle, cette certitude n'a pas de prix. « C'est un miracle de Dieu, et nous sommes si heureux. »

Et c'est la routine quotidienne de fin octobre jusqu'à décembre chaque année dans certaines de ces communautés de la région du Nord-Ouest du Cameroun.

La chasse au Mungwin est plus qu'une activité économique ; c'est un rituel annuel qui insuffle vie et espoir dans les foyers du Nord-Ouest-Cameroun. Elle symbolise la capacité à trouver des ressources précieuses dans l'environnement, à transformer le travail acharné en opportunités, et à célébrer un patrimoine culinaire qui nourrit le corps et l'esprit. Et alors que la saison touche à sa fin, la famille de Joseph, Mary, Janet comme toute la région, attend déjà avec impatience cette même période l'année prochaine et le retour de leur précieux trésor vert.