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L'opération « ville fantôme » perturbe la vie au Cameroun
- Author, Paul Njie-Yaoundé
- Role, BBC News Afrique
L'opération « ville fantôme » de trois jours, imposée par le chef de l'opposition camerounaise Issa Tchiroma Bakary, a paralysé l'activité économique dans plusieurs régions du pays, alors que Paul Biya, âgé de 92 ans, s'apprête à prêter serment jeudi pour un nouveau mandat de sept ans.
M. Bakary a revendiqué la victoire à l'élection présidentielle et a exhorté la population à observer cette campagne de désobéissance civile comme forme de résistance contre le pouvoir de Paul Biya donné gagnant de la présidentielle par le Conseil Constitutionnel.
Un mot d'ordre suivi à Garoua
Depuis lundi, le mot d'ordre est appliqué de diverses manières dans le pays.
Mohamadou Alhadji tient un salon de coiffure à Garoua, ville natale et fief de Tchiroma Bakary, dans le nord du Cameroun.
Il explique que sa boutique est restée fermée depuis le début de l'opération « ville fantôme », par crainte de vandalisme s'il ouvrait.
« Je ne veux pas que ceux qui sèment le trouble détruisent ma boutique », a-t-il déclaré, minimisant l'appel du gouvernement à ne pas respecter cette désobéissance civile.
« Le gouvernement indemnisera-t-il ma boutique si elle est détruite ? », s'est-il interrogé, rhétoriquement.
Comme Mohamadou, beaucoup d'autres se conforment au mot d'ordre de ville morte décrété par l'opposant N° 1 de Biya. M. Bakary jouit d'une grande popularité dans tout le nord du Cameroun, et plusieurs personnes admettent que leur obéissance au mot d'ordre est un signe de solidarité avec sa cause politique.
C'est le cas d'Ousmanou Ibrahima, commerçant au marché central de Garoua, qui insiste : « Nous n'ouvrirons pas, nous acceptons le mot d'ordre [de ville fantôme] ».
Il a déclaré à la BBC qu'il souhaitait du changement et qu'il partageait l'avis de l'ancien porte-parole du gouvernement, qui se proclame vainqueur légitime des élections.
« Nous devons respecter son appel, c'est notre président », ajoute Abdulkarim Nassirou, un autre partisan de M. Bakary, qui travaille comme chauffeur de moto-taxi dans la même ville.
Malgré son soutien à l'appel de ville fantôme, il admet que celui-ci nuit gravement à sa capacité de subvenir aux besoins de sa famille. Les difficultés ont été énormes ces trois derniers jours, et ils ont à peine de quoi manger, faute de moyens.
Mais sa détermination à continuer d'observer le mot d'ordre de ville fantôme, s'il est prolongé, reste inébranlable, a-t-il révélé.
À Garoua, comme dans de nombreuses régions de ce pays d'Afrique centrale d'environ 30 millions d'habitants, les rues, les marchés, les écoles et même les centres de santé, autrefois si animés, ne fonctionnent pas pleinement.
Mot d'ordre moyennement suivi ailleurs
Ce sentiment de désolation contraste avec l'activité débordante qui règne dans d'autres villes, notamment à Yaoundé, la capitale. Dans l'ensemble, les activités commerciales se poursuivent sans interruption, les habitants vaquant à leurs occupations quotidiennes.
« Je ne peux pas rester chez moi », confie une vendeuse de fruits âgée, assise entre deux voitures garées en plein centre-ville.
Supervisant un plateau d'oranges soigneusement disposées, elle explique à la BBC que son petit commerce est son unique source de revenus, ajoutant : « Je suis obligée de sortir, sinon je n'aurais rien à manger. »
À quelques mètres de là, Maleke Seldei s'apprête à vendre des coques de téléphone, après avoir constaté que les appels à la ville fantôme étaient moins suivis à Yaoundé. Sa décision de sortir et de travailler a été motivée par les assurances du gouvernement et par le fait qu'il voyait d'autres personnes reprendre leurs activités quotidiennes.
« Puisque Yaoundé est active, le gouvernement devrait faire en sorte que les habitants des autres villes puissent aussi vivre normalement », a-t-il suggéré.
Les autorités avaient exhorté la population à ne pas tenir compte des appels à l'« insurrection », à l'organisation de villes fantômes et à la désobéissance civile. Pendant toute la période de l'opération ville fantôme, des représentants de l'administration étaient sur le terrain pour encourager les commerçants à rouvrir leurs boutiques et leurs commerces.
À Douala, centre économique et épicentre des violences post-électorales, la reprise des activités commerciales et éducatives s'est faite timidement. Nombreux étaient ceux qui restaient prudents et inquiets, face à la hausse des prix des denrées alimentaires et autres produits de première nécessité.
D'autres ont tout simplement fermé leurs commerces et sont restés chez eux pour éviter d'éventuels actes de vandalisme.
La Commission des droits de l'homme du Cameroun a indiqué qu'au moins 14 personnes avaient été tuées lors d'affrontements entre les forces de sécurité et les manifestants, et que plus de 1 200 autres avaient été arrêtées et placées en détention. Des biens publics et privés ont également été détruits, a ajouté la Commission.
Transports interurbains perturbés
Parallèlement, les transports interurbains restent paralysés dans les régions du pays, plusieurs agences de voyages et opérateurs ayant suspendu leur service.
Mardi, le ministre des Transports, Jean Ernest Bibehe, a rencontré les représentants du secteur et les a rassurés quant aux mesures prises pour garantir la fluidité et la sécurité des transports sur l'ensemble du territoire. Bien qu'ils aient accepté la reprise du travail, son efficacité reste à démontrer.
Les conséquences de la ville fantôme ont éclipsé les préparatifs de la cérémonie d'investiture du président élu Paul Biya, jeudi.
Actuellement le plus vieux dirigeant du monde, son nouveau mandat de sept ans pourrait le mener au pouvoir jusqu'à près de 100 ans.
Biya, qui a déjà exercé le pouvoir pendant 43 ans, entame un nouveau mandat marqué par des accusations de répression de l'opposition, des problèmes de sécurité et un chômage des jeunes préoccupant.