L'influence du lieu où l'on grandit sur la personnalité

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- Author, Miriam Frankel
- Role, BBC Future
- Temps de lecture: 10 min
Seriez-vous une personne différente si vous aviez grandi ailleurs ? De plus en plus de recherches contribuent à répondre à cette question ancestrale de l'inné et de l'acquis, et à son impact sur notre identité.
C'était un après-midi chaud dans un petit village près de Calcutta, en Inde, et les adultes dormaient encore. Ma cousine et moi étions assises par terre, en train de grignoter du riz soufflé à l'huile de moutarde, lorsqu'elle s'est tournée vers moi et m'a demandé : "est-ce vrai qu'en Suède, on mange des vaches et des cochons ?" J'avais à peine dix ans à l'époque et, honteuse, j'ai hoché la tête. "Et les chiens et les chats aussi ?", a-t-elle insisté. C'était une question parfaitement logique. Si on peut manger un mammifère à quatre pattes, pourquoi pas un autre ?
Ayant grandi en Suède, même si ma mère était indienne, je n'y avais jamais réfléchi auparavant ; le végétarisme était rare à l'époque, surtout en Europe, et les enfants suédois étaient habitués à considérer les vaches comme une source de nourriture. Ma cousine, en revanche, était une passionnée des animaux et avait l'habitude de secourir les créatures qu'elle jugeait en danger. Elle était végétarienne.
Mes voyages en Inde ont été ponctués de tels moments, qui m'ont fait prendre conscience à quel point la culture façonne notre manière de penser, de ressentir et d'agir. Si j'avais grandi en Inde, aurais-je eu une autre morale ? Un autre sens de l'humour ? D'autres rêves, d'autres loisirs, d'autres aspirations ? Serais-je restée la même ?
Ce sont des questions auxquelles scientifiques et philosophes s'intéressent depuis des siècles, et auxquelles un nouveau champ d'étude - la psychologie interculturelle - commence aujourd'hui à apporter des réponses.
Inné ou acquis
D'une certaine manière, l'ADN de chaque être humain est unique et sa structure fondamentale (dans son ensemble) ne change pas en fonction de notre lieu de vie.
Mais l'ADN seul ne fait pas de nous ce que nous sommes, explique Ziada Ayorech, généticienne psychiatrique à l'Université d'Oslo, en Norvège. Née en Ouganda, Mme Ayorech a déménagé au Canada à l'âge de trois ans, a passé la majeure partie de sa vie au Royaume-Uni, puis s'est installée en Norvège il y a quelques années. "Quand je pense à tous les endroits où j'ai vécu et à la manière dont ils ont influencé ma vision du monde, j'imagine intuitivement que cela a forcément joué un rôle", confie-t-elle.
Pour explorer cette question, les scientifiques utilisent généralement des études comparant des jumeaux monozygotes, qui partagent un ADN presque identique, à des jumeaux dizygotes, qui partagent en moyenne la moitié de leur génome. Ainsi, si les jumeaux monozygotes sont plus ou moins susceptibles de partager un trait particulier que les jumeaux dizygotes, cela suggère que ce trait est davantage déterminé par la génétique que par l'environnement.
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"Votre cerveau actuel serait très différent si vous étiez né et aviez grandi à Taïwan, même si vous avez le même ADN" – Ching-Yu Huang
Dans une vaste analyse réalisée en 2015 sur près de 50 ans d'études portant sur environ 17 000 caractéristiques différentes chez 14 millions de jumeaux à travers le monde - explorant des sujets allant de l'éducation et des convictions politiques aux troubles psychiatriques -, les scientifiques ont conclu que la génétique n'explique, en moyenne, que 50 % des différences.
"C'est cette combinaison de l'inné et de l'acquis qui fait de nous ce que nous sommes et qui contribue à nos croyances et à nos cultures", explique Ayorech. "Et nous ne pourrions pas retrouver cette même combinaison ailleurs."
L'environnement façonne certains traits de caractère plus que d'autres, bien sûr. Les recherches montrent que le QI est en moyenne héréditaire à plus de 50 %, sachant que la génétique joue un rôle plus important plus tard dans la vie que pendant l'enfance.
Quant aux traits de personnalité, ils sont héréditaires à environ 40 % et sont donc davantage influencés par l'environnement. (Cela ne signifie pas que 40 % de l'extraversion d'une personne est due à ses gènes, mais plutôt que 40 % des différences d'extraversion au sein d'une population peuvent être expliquées par la génétique.)
Bien qu'Ayorech soit plutôt extravertie, elle constate que la Norvège favorise moins les formes d'expression sociale auxquelles elle est habituée. Par exemple, il est moins probable d'engager spontanément la conversation avec un inconnu dans les rues d'Oslo. Cela l'a changée, confie-t-elle.
"Si l'on compare la personne que je suis aujourd'hui en Norvège à celle que j'étais au Royaume-Uni, on peut dire que je suis moins extravertie", explique Ayorech. Mais compte tenu de sa constitution génétique, il est peu probable qu'elle perde complètement son côté sociable. Elle continue d'être inconsciemment attirée par les activités qui favorisent les interactions spontanées, ajoute-t-elle. "Nous avons tendance à rechercher des environnements qui correspondent à nos caractéristiques génétiques."

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Cette combinaison façonne notre cerveau au fil du temps, nous permettant de nous épanouir pleinement. Les connexions neuronales se forment et se consolident à mesure que nous intégrons nos expériences, explique Ching-Yu Huang, psychologue interculturelle à l'Université nationale de Taïwan. Elle affirme que la culture est un élément absolument crucial de ce que nous devenons.
"Vous seriez une personne différente si vous aviez grandi à Taïwan", me dit-elle avec assurance. "Votre cerveau actuel serait très différent si vous étiez né et aviez grandi à Taïwan, même si vous avez le même ADN."
"À Rome, fais comme les Romains" : psychologie interculturelle
Vivian Vignoles, psychologue interculturel à l'Université du Sussex, partage cet avis. "Je pense que l'on a tendance à accorder trop d'importance à l'aspect génétique", explique-t-il. "Quels que soient nos gènes, un certain environnement est nécessaire pour les révéler."
Si l'idée fondamentale selon laquelle la culture influence la perception que les individus ont d'eux-mêmes est aujourd'hui bien établie en psychologie, elle a surpris certains psychologues au milieu du XXe siècle, précise Vignoles. Les scientifiques ont longtemps supposé que la psychologie humaine était universelle et que les résultats des études sur le comportement humain menées aux États-Unis et en Europe seraient valables partout dans le monde. Mais en étudiant et en comparant la psychologie d'autres cultures, Vignoles et d'autres chercheurs ont constaté que ce n'est pas le cas.
Par exemple, des expériences suggèrent que les Occidentaux ont tendance à être plus individualistes et à se définir davantage par leurs traits de personnalité, comme l'humour, l'intelligence ou la gentillesse, contrairement aux Japonais, qui ont tendance à être plus collectivistes et à se définir par leurs rôles sociaux, comme celui de père ou d'étudiant.
"Selon cette perspective, même si vos souvenirs étaient effacés, vous resteriez la même personne" – Philip Goff
Dans une étude comparant les IRM de participants, il a été constaté que chez les Occidentaux, la zone du cerveau responsable de la conscience de soi s'activait lorsqu'ils pensaient à eux-mêmes, tandis que chez les participants chinois, cette même zone s'activait également lorsqu'ils pensaient à leur mère.
Dans des tests similaires, Huang et ses collègues ont examiné si les enfants d'immigrants d'origine chinoise en Angleterre (originaires de différentes régions de Chine continentale, de Hong Kong, de Taïwan, du Vietnam et de Malaisie) percevaient l'autorité différemment des enfants anglais non issus de l'immigration et des enfants taïwanais ayant toujours vécu à Taïwan. Tous les enfants des trois groupes étaient tout aussi susceptibles d'obéir à leurs parents, mais les enfants taïwanais étaient plus enclins à leur obéir, même en cas de réticence initiale, que les immigrants chinois élevés en Angleterre.
Huang avance que cela s'explique probablement par le fait que les cultures taïwanaise et chinoise valorisent l'obéissance et le respect des parents, tandis que les enfants dont les familles avaient émigré en Angleterre ont probablement été influencés par la culture britannique, développant ainsi un individualisme plus marqué.

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Une étude de 2022 comparant les tests de personnalité dans 22 pays a révélé que les personnes vivant dans un groupe de pays où la culture valorise fortement l'autodiscipline – comme l'Albanie, l'Inde, l'Allemagne, la France, Hong Kong et la Chine – obtenaient de meilleurs scores en matière de sens du devoir et d'organisation. À l'inverse, les pays aux cultures plus égalitaires, flexibles et individualistes – comme le Canada, la Nouvelle-Zélande, l'Afrique du Sud, l'Australie, le Royaume-Uni, l'Irlande, la Norvège et les Philippines – affichaient des niveaux plus élevés d'amabilité et d'ouverture à l'expérience.
Des chercheurs ont également constaté récemment que les cultures occidentales ont tendance à être monumentalistes, considérant le soi comme une entité stable et immuable, à l'instar d'un monument, explique Vignoles. Les cultures flexibles, courantes dans les pays d'Asie de l'Est, perçoivent quant à elles le soi comme plus malléable.
Une autre différence culturelle réside dans la prise en compte du contexte. Une étude a demandé à des participants de décrire une série de scènes sous-marines ; les participants occidentaux se sont davantage concentrés sur les objets individuels, tandis que les participants japonais ont mis l'accent sur le contexte plus large, comme la couleur de l'eau environnante ou les relations entre les différents objets.
"Il existe des preuves que dans les cultures occidentales, et plus particulièrement en Amérique du Nord, on a tendance à attribuer ce comportement aux caractéristiques de la personne plutôt qu'à la situation", explique Vignoles. Dans la salle d'attente d'un dentiste, poursuit-il, un Occidental sera plus enclin à interpréter l'anxiété d'une personne comme étant générale, plutôt que comme une simple anxiété liée à une extraction dentaire.
Cependant, ces résultats sont toujours à prendre avec précaution, souligne Vignoles, car il est extrêmement difficile de démêler les facteurs comportementaux, la personnalité, la culture et les nombreuses autres influences qui entrent en jeu dans ce domaine – et il reste encore beaucoup de recherches à mener.
Par exemple, de plus en plus d'études suggèrent que la vision binaire est-ouest de l'individualisme contre le collectivisme est "beaucoup trop simpliste", affirme Vignoles, et que le collectivisme qui ressort de nombreux tests est probablement davantage lié au développement économique qu'à la culture.
De plus, les mesures de l'individualisme dans un pays peuvent occulter d'importantes variations entre groupes ou individus au sein de ce pays. Enfin, nombre d'études dans ce domaine reposent sur des déclarations subjectives, qui ne sont pas toujours fiables, plutôt que sur des tests standardisés objectifs.

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Le point de vue de la philosophie sur ce dilemme
La question de savoir si nous serions la même personne dans une autre culture est peut-être, au fond, une question philosophique qui interroge le concept même de soi.
Un sondage en ligne réalisé en 2020 auprès de philosophes anglophones a révélé que 19 % d'entre eux adhéraient à l'idée que chaque individu est un être unique, issu d'un spermatozoïde et d'un ovule spécifiques, et que ce ne sont ni ses pensées, ni ses sentiments, ni ses souvenirs qui le définissent. "Selon cette perspective, même si l'on effaçait la mémoire, on resterait la même personne", explique Philip Goff, philosophe à l'université de Durham.
De même, environ 14 % des personnes interrogées adhéraient à des théories suggérant que le soi n'est pas d'origine biologique, mais plutôt incarné par une sorte d'âme, et que c'est ce qui nous définit, indépendamment de notre lieu de naissance. En effet, des études montrent que beaucoup de gens croient posséder un "vrai soi" fondamentalement bon, et que celui-ci ne devrait pas varier selon leur environnement.
D'autres philosophes, en revanche, soutiennent que l'environnement façonne également l'identité profonde d'un individu – une théorie appelée constructivisme social.
En réalité, la politique semble aussi jouer un rôle. Dans une expérience, des chercheurs ont demandé à des personnes aux opinions politiques différentes d'évaluer la moralité d'un homme chrétien attiré par d'autres hommes. Les personnes se déclarant libérales estimaient que cet homme agissait conformément à sa véritable nature, tandis que celles se déclarant conservatrices pensaient au contraire qu'il allait à l'encontre de ses convictions chrétiennes.
Goff lui-même croit en une sorte d'"unité fondamentale" des cellules et des particules – et que la conscience est inscrite dans ce matériel – qui détermine notre identité, indépendamment de notre lieu de naissance. Mais cette unité évolue probablement avec le temps, au fur et à mesure que nous grandissons et mûrissons.
"Ce ne sont que des conceptions humaines de ce qu'est une 'personne' ou un 'je'", explique Goff. Il n'existe probablement pas de réponse tranchée, dit-il, à la question de savoir si "cette personne, dans des circonstances très différentes, serait moi ou non".
Pour ceux qui ont grandi dans plusieurs cultures, il est difficile de se défaire du sentiment que les êtres humains sont en grande partie le produit de leur environnement social. S'il est difficile de savoir exactement qui je serais devenu si j'avais passé toute ma vie dans ce village à la périphérie de Calcutta, je suis presque certain qu'il y aurait eu des signes.
























