Que sait-on de l'arrestation de Sanna Manjang, l'un des hommes les plus redoutés de l'ère Jammeh ?

Arrêté dans la matinée du samedi 29 novembre en Casamance, lors d'une opération conjointe de sécurisation effectuée par les armées sénégalaises et gambiennes, l'ancien chef des "Junglers" (les Broussards), un escadron de la mort mis en place par le président Yayah Jammeh, le lieutenant-colonel Sanna Manjang a été remis aux autorités gambiennes mardi 2 décembre par le Sénégal.

Remis aux autorités gambiennes mardi 2 décembre par le Sénégal, Sanna Manjang a comparu le lendemain mercredi 3 décembre devant le tribunal de première instance de Kanifing pour répondre de trois chefs d'accusation de meurtre liés à des assassinats commis sous le régime de Yahya Jammeh.

Il est reproché à l'ancien chef des Junglers d'avoir abattu avec préméditation le journaliste Deyda Hydara, le 16 décembre 2004, Ndongo Mboob en 2005 à Kanilai et Haruna Jammeh, tué en 2006 également à Kanilai.

Toutefois, la juge du tribunal de Kanifing a statué que l'affaire ne relevait pas de la compétence de sa juridiction et l'a renvoyée devant la chambre criminelle spéciale de la Haute Cour de justice. Elle a ordonné sa détention provisoire à la célèbre prison centrale de Mile 2 à Banjul, en attendant sa comparution devant la Haute Cour.

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Comment le chef des "Junglers" a-t-il été arrêté ?

L'ancien officier Sanna Manjang a été sous le coup d'un mandat d'arrêt international émis en février dernier par le Tribunal de première instance de Banjul, à la suite des conclusions et recommandations des travaux de la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC).

Il est accusé d'être impliqué dans plusieurs cas de tortures, de meurtres et de disparitions forcées commis par les "Junglers" durant le règne du président Yayah Jammeh.

Le fugitif le plus recherché de la Gambie a été capturé samedi à l'issue d'une opération secrètement coordonnée entre les forces de sécurité sénégalaises et gambiennes dans les forêts profondes de Casamanc.

Selon des responsables gouvernementaux, l'ancien officier Sanna Manjang se cachait depuis près de neuf ans dans cette zone frontalière poreuse, entre la Casamance, région sud du Sénégal, et son pays, la Gambie.

Considéré comme l'un des hommes de main les plus impitoyables du régime de Yahya Jammeh, Sanna Manjang aurait été impliqué dans certaines des pires atrocités commises entre 1994 et 2016.

Le gouvernement gambien, par la voix de son ministère de l'information, a exprimé sa reconnaissance aux autorités sénégalaises pour "leur coopération constante et leur solidarité dans les dossiers relevant de la sécurité régionale et de la justice".

Quel a été son rôle pendant le règne de Jammeh ?

Le lieutenant-colonel Sanna Mandjang, chef des junglers, a été l'un des hommes les plus redoutés du régime du président Jammeh.

Son arrestation marque un tournant décisif dans la traque des fugitifs du régime déchu en décembre 2016, après 22 années passées au pouvoir.

La justice gambienne le cite notamment dans l'assassinat du journaliste Deyda Hydara, le massacre des 59 migrants ouest-africains, des disparitions forcées, des tortures systématiques et même le meurtre de certains proches du président Jammeh (Kajali Jammeh et Haruna Jammeh).

Il a également été cité dans le meurtre de Daba Marena (ancien chef des Services secrets), Ndure Cham (ancien chef d'Etat-major), Dawda Nyassi (soldat), Mahawa Cham, Saul Ndow, et Yama Colley.

Devant la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC), plusieurs témoins l'ont décrit comme le chef de file de maintes missions de capture et d'exécution.

Dans des vidéos publiées ces dernières années sur les réseaux sociaux, Sanna Manjang s'est toujours défendu d'être un bon patriote et un serviteur indéfectible de l'ancien président Yahya Jammeh.

L'opération ayant conduit à son arrestation illustre une nouvelle phase dans la coopération sécuritaire entre Dakar et Banjul, une collaboration discrète mais constante depuis 2017 pour retrouver les anciens agents du régime de Yahya Jammeh.

Pour les autorités gambiennes, il s'agit d'"une avancée majeure vers la justice et la reddition des comptes".

Sanna Manjang doit désormais être transféré à Banjul, et les discussions sont en cours dans ce sens.

L'affaire Deyda Hydara

Sanna Manjang, dont le nom a été largement cité au cours des travaux de la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC), est accusé d'avoir participé à l'assassinat, le 16 décembre 2004, du journaliste Deyda Hydara, correspondant de l'AFP à Banjul et cofondateur du journal The Point.

Selon le gouvernement gambien, citant les conclusions de la TRRC, le lieutenant-colonel Sanna Manjang a joué un « rôle central dans les tortures, les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires perpétrées par les Junglers».

Lors de son passage devant la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC) en juillet 2019, le lieutenant Malick Jatta avait cité Sanna Manjang et un autre "jungler", évoquant l'opération de l'assassinat du journaliste Deyda Hydara.

"Nous avons tiré, moi, Alieu Jeng et Sanna Manjang", avait-il affirmé devant le juge.

Traqués en Gambie et partout dans le monde, certains "junglers" ont fait face à la justice.

Après un procès de cinq jours devant un tribunal fédéral américain, le 15 avril 2025, un jury de Denver avait déclaré coupable Michael Sang Correa, un autre membre des Junglers, de cinq chefs d'accusation de torture et d'un chef d'accusation de complot en vue de commettre des actes de torture.

L'ancien chauffeur des Junglers, Bai Lowe, a été condamné à la perpétuité en 2023 par la justice allemande pour son implication dans une série de meurtres en Gambie, dont celui de Deyda Hydara.

Sur le site de Trial International, la conseillère juridique de l'organisation, Vony Rambolamanana, s'est réjouie de la condamnations de ces derniers en ces termes : "La condamnation de Correa, ainsi que les récentes condamnations de l'ancien Jungler Bai Lowe en Allemagne et de l'ancien ministre gambien de l'Intérieur Ousman Sonko en Suisse, soulignent l'importance cruciale des lois de compétence universelle et extraterritoriale pour rendre justice aux survivants de crimes internationaux commis dans des pays où l'impunité est endémique."

Le lieutenant-colonel Sanna Manjang est aussi accusé de la tentative d'assassinat de l'avocat Ousman Sillah à Banjul, et des deux collaboratrices de Deyda Hydara, Ida Jagne et Nian Sarang Jobe.