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Quel avenir pour Succès Masra après sa défaite à l'élection présidentielle au Tchad ?
- Author, Armand Mouko Boudombo
- Role, Journaliste- BBC Afrique
- Reporting from, Dakar
Le Conseil constitutionnel tchadien a confirmé jeudi, les résultats provisoires de la présidentielle du 6 mai, donnant le président de la transition, Mahamat Idriss Deby vainqueur, devant son Premier ministre, Succès Masra. L’avenir de l’opposant est désormais en pointillés.
Que deviendra Succès Masra, après la présidentielle tchadienne ? C’est désormais la grande question. Peu de langues se délient, y compris dans son propre camp pour tenter d'y répondre. Après plusieurs tentatives, l’opposant à Mahamat Idriss Deby ne s’est pas résolu à nous parler.
« C’est une question embarrassante », analyse d’entrée de jeu, Evariste Ngarlem Toldé, professeur de Sciences Politiques à l’Université de N'Djamena.
M. Masra a passé environ un an en exil, suite aux manifestations auxquelles il avait appelé en collaboration avec la plateforme de la société civile Wakit Tama, dont la répression s’est soldée par plusieurs dizaines de morts dans les rangs de l’opposition.
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Suite à des négociations avec les autorités de transition, sous la médiation de Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo, et facilitateur de la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), dans la crise tchadienne, un accord a été trouvé, désignés sous le vocable d’accords de Kinshasa, permettant ainsi à Succès Masra de rentrer au pays, et d’être nommé Premier ministre.
Campagne avenantes, issues clivantes
Pour bien d’observateurs de la scène politique tchadienne, le retour de Masra, qui s’est accompagné par une amnistie de tous les actes et participants aux évènements meurtriers du 20 octobre 2022, était un stratagème en vue de crédibiliser la présidentielle que le pays allait organiser. Ce que l’opposant a toujours démenti.
Mais la campagne électorale pour cette élection s’est déroulée « de manière assez ouverte, au point de donner de l’espoir à Succès Masra, le faisant émerger comme un des favoris », estime Hoinaty Remadji, chercheur principal à l’Institute for Security Studies.
Le chercheur note aussi une campagne assez avenante de part et d’autres des états-majors des deux principaux partis, notamment celui de Succès Masra et de Mahamat Idriss Deby, qui ont mené une campagne sans véritable attaques personnelles l’un à l’endroit de l’autre.
La mobilisation observée dans les rangs de ces deux formations politiques pendant la campagne, venaient rajouter à cet espoir de victoire, surtout du côté de Masra, qui a su très vite se relever des soupçons « d’un deal tordu » lors des accords de Kinshasa.
Mais des espoirs qui ont été de courte durée, puisque deux jours après la fermeture des bureaux de vote, l’Agence Nationale de Gestion des Elections (ANGE) dans le pays a proclamé des résultats provisoires, donnant Masra deuxième, avec 18 % des voix, derrière le général Deby, qui a remporté son premier mandat, avec 61 % des suffrages.
Résultats confirmés par le Conseil constitutionnel, lors d’une audience solennelle le 16 mai, qui a rejeté tous les moyens soulevés par le premier Ministre, dans son recours, demandant l’annulation de la présidentielle.
Pour l’analyste politique Evariste Ngarlem Toldé, le fait que Succès Masra, soit, à date, l’un des seuls à ne pas féliciter son adversaire, augure d’une relation qui devrait être tendue entre les deux leaders, qui se sont montrés l’un à l’autre sa capacité à mobiliser.
Exit le deal de Kinshasa
L’animation de la campagne électorale ayant précédé le premier tour de cette présidentielle semble donc avoir précipité la fin du deal, estime Hoinaty de l’ISS. Pour lui, « les dynamiques de la campagne électorale étaient un signe clair que même s’il y avait deal, ce deal a été rompu ».
Le chercheur estime que chaque candidat s’est positionné de manière très forte dans son agenda. Selon lui, Succès Masra a profité d’une opposition assez affaiblie, il a su exploiter les cendres de cette opposition consumée au fil du temps, par les pouvoirs de Deby père, puis de Deby fils.
Aussi, a-t-il su tirer profit d’un discours du parti au pouvoir qui n’a pas réussi à se renouveler, tout au long des années passées à la tête du pays. Ce qui a fait émerger un Masra assez fort, aux yeux de l’opinion, et aux yeux du pouvoir, poursuit Hoinaty.
Collaborer ou s’exiler ?
Dans un avenir proche, on doit « s’attendre à une démission de Succès Masra, de son poste de Premier ministre, conformément à la Constitution », suggère Ngarlem Toldé.
Mais ce sera, selon lui, à Mahamat Deby, d’accepter ou non la démission de Succès Masra, mais il est plus probable que cette démission soit refusée.
Le temps de latence entre la proclamation des résultats et les félicitations de Succès Masra à l’endroit de son adversaire politique, et surtout son silence observé ces derniers temps, pourrait être dû à des négociations en cours, entre les deux camps, estime le chercheur.
Un avis que ne partage pas Hoinaty Remadji, qui lui estime que cela est dû à une «difficulté pour le camp des transformateurs, de digérer les résultats d’une mobilisation forte sur le terrain, qui se solde par une défaite ».
C’est à partir de là que viendront les premières difficultés. Le chercheur s’attend aussi que Masra perde la primature, avec tous les privilèges que ce poste offre pour une formation politique, et surtout à ses militants.
Mais il faudra aussi compter avec la « volonté du système Deby, de stériliser les opposants les plus véhéments », ce qui consiste, selon Hoinaty Rémadji, à nommer des opposants à de hautes fonctions.
Cela est arrivé par le passé, de voir plusieurs opposants farouches, devenir chef de gouvernement. Le cas de Succès Masra, lors de ces derniers mois est illustratif. Avant lui, c’était l’opposant Saleh Kebzabo, d’être rallié à Deby fils, après avoir été opposant à son père, qui l’a aussi nommé plusieurs fois, membre de son gouvernement.
Dans les décennies passées, en dehors de Saleh Kebzabo, il y a aussi eu Albert Pahémi Padaké et bien d’autres, qui ont régulièrement fait « ami-ami » avec le pouvoir de N'Djamena contre lequel ils s’opposaient.
Masra résistera-t-il à la primature après sa démission, de sa propre initiative ou de celle du nouveau président élu ? La question reste entière selon les experts qui ne veulent pas beaucoup s’avancer.
Même si Ngarlem Toldé estime que si un ralliement devrait arriver, « se vendrait cher, au vu des enjeux que cela représente, du point de vue de sa crédibilité électorale ».
Mais l’acceptation d’une nomination le fragiliserait aux yeux de ses militants qui ont tenté de le porter au sommet de l’Etat, estime M. Remadji.
Si ce n’est pas la primature, Masra pourrait avoir des propositions pour une autre institution étatique, estime Ngarlem Toldé, allant même jusqu’à se demander « s’il n’accepte pas cette nomination, que deviendra-t-il ? Va-t-il retourner en exil ? » s’interroge l’enseignant de sciences politiques.
M. Toldé évoque notamment le fait que refuser de se faire nommer maintiendrait trop vive la flamme de Masra, et cela reviendrait à faire vivre deux leaders charismatiques dans un même espace, ce qui pourrait « conduire à des harcèlements de l’opposant par le pouvoir ».
Espoir démocratique
Hoinaty Remadji s’attend aussi à un harcèlement de l’opposition, pour un départ. Mais pour lui il faut mettre du bémol, « Mahamat ne se laissera pas aller jusqu’à violemment sévir sur l’opposition ».
Il s’attend plutôt à une sorte d’ouverture de la part du pouvoir, pour tenter de rassurer les partenaires, et cela consistera à mettre en scène la démocratie.
Pour cela, il faudra au pouvoir Deby, avoir une opposition en face, capable de contribuer à la discussion et à la contribution, estime le chercheur. Et ce sera à Masra et son parti les transformateurs de savoir exploiter cette faille.
« En tant que parti qui a réussi à profiter du vide laissé par les autres partis d’opposition, Les Transformateurs devraient s’efforcer à rester cohérents, pour transformer l’essai de la présidentielle sur les législatives et locales à venir ».
Pour le moment, il reste difficile de savoir ce que l’opposant fera dans les prochains jours. Le 9 mai, quelques minutes avant la proclamation des résultats provisoires, il avait tenu un discours sur ses réseaux sociaux, dénonçant une « victoire volée ».
Il appelait ses militants à « ne pas laisser voler leur volonté, et à se mobiliser pacifiquement ».
Dans une nouvelle déclaration au soir de la confirmation de l'élection du Général Deby, il a dit regretter que le Conseil constitutionnel ait refusé de statuer sur le fond de sa requête.
Reconnaissant également avoir épuisé ses recours juridiques, il a appelé ses concitoyens à "rester pacifiques et à ne pas céder à la provocation de ceux qui veulent une nouvelle fois endeuiller les familles".
Pour lui, seule une "solution politique empreinte de sagesse s'imposera à tout le peuple".