Vous visualisez une version texte de ce site web qui utilise moins de données. Voir la version principale du site, avec toutes les images et vidéos.
Le pétrole tchadien, une manne mal exploitée ?
- Author, Armand Mouko Boudombo
- Role, Journaliste- BBC Afrique
Lorsque le Tchad est devenu membre de l’organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) en 2003, beaucoup d’espoirs ont été posés pour la dynamisation de l’économie de ce pays d’Afrique Centrale. Dans cet article, nous tentons de voir ce que le pays a fait de ses revenus pétroliers.
Le 12 juin 2004, la ville de Kribi, dans le sud du Cameroun est en ébullition, cinq chefs d’Etats africains sont présents, pour être témoins de l’histoire. En vedette, les dirigeants du Cameroun Paul Biya, et du Tchad Idriss Deby Itno.
Leurs deux pays viennent de boucler un projet majeur, la construction d’un oléoduc de 1070 kilomètres, dont plus de 900 sur le territoire camerounais, reliant Doba dans le Sud du Tchad, à Kribi, dans le Sud du Cameroun.
End of Nos derniers articles sur le pétrole tchadien
C’est la porte de sortie d’un produit qui deviendra le plus grand pourvoyeur de devises pour le Tchad : le pétrole. L’or noir, allait, à en croire les ambitions des autorités, changer la vie des Tchadiens, pour dire le moins.
Le président tchadien qui avait ouvert les vannes du champ pétrolier de Doba, en octobre 2003, ne s’en cache pas. Lors de sa prise de parole au cours de la cérémonie officielle d’inauguration à Kribi, il promet que « le développement du pétrole brut bénéficiera à l'ensemble de la nation tchadienne ».
Appui de la Banque mondiale et espoirs du projet
Les espoirs sont énormes sur ce projet, qui selon les estimations de la Banque mondiale, rapporterait 80 millions de dollars américains par an au Tchad, sur une période de 25 ans.
Cette somme allait permettre de « sortir le peuple tchadien de la pauvreté et de le doter de services de santé de base et d’éducation à travers une gestion et une utilisation judicieuse des recettes pétrolières ».
Bien plus, la Banque mondiale vantait le projet comme « un cadre sans précédent pour transformer la richesse pétrolière en bénéfices directs pour les pauvres, les vulnérables et l’environnement »
C’est ce qui a motivé cette organisation à soutenir le Tchad dans l’initiative de construction de ce long oléoduc dont le coût s’élevait initialement à 3,7 milliards de dollars, puis finalement à 4,2 milliards dans la même devise.
L’institution a d’ailleurs conclu un accord avec le Tchad appelé Loi sur la gestion des revenus pétroliers, qui a été promulguée sous Idriss Déby en décembre 1999.
Le texte prévoyait notamment, que 10 % des redevances et des dividendes seraient dirigés vers un Fonds pour les générations futures, afin de garantir qu’il resterait de l’argent une fois les réserves de pétrole exploitées.
Sur les 90 % restants, 80 % des redevances et 85 % des dividendes seraient dirigés vers des secteurs prioritaires de réduction de la pauvreté tels que les travaux publics, la santé, l'éducation, le développement rural et l'environnement.
5 % des redevances devaient être reversées à la région de Doba d’où le pétrole est issu, et les 15 % restants pourraient être dépensés par le gouvernement tchadien.
En outre, tous les revenus directs issus des exportations pétrolières devaient d’abord être transférés via un compte offshore à Londres pour garantir la transparence. De ce compte offshore, les revenus seraient envoyés aux banques locales avec des comptes spécifiques désignés pour chaque secteur prioritaire.
Le tout, flanqué d’un organisme qui passerait en revue la gestion de cette manne de l’or noir qui allait naître au Tchad.
Des garanties qui allaient permettre au Tchad de réaliser les objectifs du millénaire pour le développement, notamment à travers l’éradication de la pauvreté, la réduction de la mortalité infantile, l’amélioration de la santé maternelle et la mise en œuvre l'éducation primaire universelle.
Fin du soutien de la Banque mondiale
Avant 2003, l’économie tchadienne est dominée par l’élevage et le coton, qui rapportent au pays, quelque 120 milliards de Francs CFA annuellement. L’entrée en activité du pipeline, fait ressentir les effets sur les recettes de l’Etat, le PIB croit directement de 36,1 %, avec les 65,5 milliards de Francs CFA issus de la vente du pétrole la première année, selon la Banque Mondiale.
Pendant que l’embellie se dessine, le Brent connaît une chute sur le marché mondial. À cela s’ajoute un contexte très tendu : l’Etat peine à payer les pensions des retraités, le trésor public semble essoufflé, les universités sont fermées, les délestages d’électricité se multiplient au quotidien.
De surcroît, sur le plan sécuritaire, il n’y a pas de répit, avec des multiplications des mutineries dans l’armée, alimentées par les retards dans le paiement de la solde des militaires et par les limogeages et destitutions en série ; des séditions, parfois soutenues par d’ex-rebelles tchadiens installés au Soudan, qui cherchent l’occasion de prendre N’Djamena et profiter du pouvoir et de la manne pétrolière. Et ils ont failli y arriver en 2006.
End of Tout savoir sur la présidentielle tchadienne du 6 mai
Dans ce contexte, le président Deby ne tardera pas à montrer son agacement. Dès la première année, le régime se met à soupçonner les entreprises chargées de l’exploitation du pétrole de vouloir accaparer la rente pétrolière.
Un an après cette lettre de la présidence tchadienne intitulée « Arnaque, opacité et fraude du consortium » dans laquelle elle tance ses partenaires, le Collège de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières du Tchad rend publiques ses conclusions. Il en ressort que l’Etat tchadien ne versait pas totalement les sommes dues aux secteurs prioritaires, tels que prédits par l’accord signé avec la banque mondiale. Nous sommes alors au mois de septembre 2005.
En décembre de la même année, N'djamena fait adopter au parlement, une loi qui supprime le fonds pour les générations futures et fait passer de 15 % à 30 % la part des revenus utilisables directement par le Trésor public sans autre forme de contrôle.
La mesure permet au gouvernement Deby, de disposer de 36 millions de dollars déjà épargnés pour les générations futures, mais elle va provoquer le courroux aussi bien de la société civile qui accuse Deby de vouloir financer l’armée avec l’argent du pétrole, mais aussi la banque mondiale qui décide de suspendre les décaissements des sommes versées dans le compte séquestre à Londres.
C’ést le début d’un feuilleton qui amène en 2008, l’institution financière à quitter l’accord pétrolier, expliquant qu’elle joue sa crédibilité.
Recettes fluctuantes
L’économie tchadienne dépend largement de la production de pétrole, qui a débuté en 2003. L’or noir a permis au pays de connaître une période de croissance rapide jusqu’en 2014 (taux de croissance annuel moyen de 13,7 %, avec un pic de 30 % en 2004.
Avec le choc pétrolier de 2014, qui a fait que le baril qui coûtait aux alentours de 100 dollars, le baril a entamé en juin 2014 une glissade de plus de 50 %, entrainant le Tchad dans une chute historique.
Ce qui fait qu’en 2015, le taux de croissance du PIB du pays a régressé pour se situer à -6,9 %, une chute historique, certes moins sévère que celle de -15 % que le pays a connu en 1993.
Après deux années dans le rouge, la croissance a repris timidement en 2018, la banque mondiale explique cela par la reprise à la hausse du prix du pétrole, avant de se tasser une nouvelle fois en 2020, sous l’effet du covid-19, pour se situer à -1,6 %.
Mais le pétrole demeure, toujours selon la banque mondiale, le principal produit d’exportation du Tchad, qui lui pourvoie 90 % des exportations et 40 % des recettes publiques.
Durant les dix premières années, le pétrole tchadien lui a rapporté quelque 5 000 milliards de francs CFA, et les recettes vivent au gré des fluctuations du dollar.
En 2022 par exemple, le gestionnaire Cotco dit avoir transporté le pétrole brut tchadien pour une valeur estimée à 4,5 milliards de dollars en 2022. Ce qui s’estime à près de 2700 milliards de Francs CFA, selon.
Un bond que les autorités prévoyaient déjà dans la loi de finances de 2022, s’expliquant par l'accroissement de plus de 86 % des recettes pétrolières dû à la hausse des cours du Brent en 2021 qui a eu des répercussions positives sur l'impôt sur les sociétés et les redevances.
Hausse des dépenses militaires
Les retombées des recettes pétrolières n’ont pas profité à la population en tout cas, estime d’emblée l’économiste tchadien, Jean Martin Dourandji.
Pour lui, les gouvernements successifs depuis 1960 ont tous accordé la priorité qu’au secteur militaire qui leur permet de contrer d’une part l’opposition armée, et d’autre part, de se maintenir au pouvoir.
L’expert confirme le constat des Nations Unies. Dans un rapport de 2018, rendu public par la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, « les dépenses militaires ont grimpé de 67 millions de dollars en 2005 à 670 millions de dollars en 2015, atteignant ainsi 8 % du PIB. »
Les augmentations des dépenses coïncident avec l’annulation par l’Etat tchadien, des règles de transparence fixées par la Banque Mondiale.
La hausse la plus significative est celle de la période 2011-2015, selon l’Institute for Economics and Peace, un think tank sur les questions de sécurité, qui estimait qu’entre 2011 et 2015, « les dépenses de défense et d’armement du pays ont sensiblement augmenté, faisant passer son indice de militarisation de 1,529 en 2008 à 2,182 en 2015 ».
Ce qui représentait une augmentation de 42,72 % est la plus grande relevée en termes de pourcentage dans le monde, « même si on fait la comparaison avec des pays comme la Syrie », déclarait le rapport rendu public.
Dans le même temps, « Les dépenses du Tchad dans les grands domaines prioritaires comme la santé sont remarquablement faibles » selon la commission économique de l’ONU pour l’Afrique, dans son rapport de 2015.
Un autre rapport de la banque mondiale, datant de 2018, et consulté par la BBC, révélait que les « travailleurs non qualifiés représentent près de la moitié de la main-d’œuvre nationale de la santé. Les infirmières et sage-femmes professionnelles représentent un peu plus d’un tiers de tous les travailleurs de la santé, et le pays ne compte que 15,6 infirmières pour 100 000 habitants ».
Pauvreté toujours présente
Le pétrole, selon les prévisions de départ, devait sortir le pays de la pauvreté, mais les chiffres ont très peu bougé. Le Tchad possède un des indices de développement humain parmi les plus faibles au monde. En 2022, il s’est retrouvé 190e sur 191 pays classés, par le Programme des Nations Unies pour le développement, PNUD.
La Quatrième Enquête sur les Conditions de vie des Ménages et la Pauvreté au Tchad (ECOSIT 4), menée en 2018, a révélé que 3,4 millions de femmes et 3,1 millions d’hommes, soit environ 42 % de la population tchadienne, vivent en dessous du seuil national de pauvreté, c’est-à-dire qu’ils ont moins de 242 094 francs CFA (FCFA) par an.
Le phénomène se vit le plus dans les zones rurales, dont la population a pour principale source de revenus, l’agriculture et l’élevage, insiste la banque mondiale, expliquant que les régions les plus touchées sont celles situées dans les frontières.
Si on en croit au Fond monétaire international, comparé à ceux de la Banque Mondiale, on peut conclure que la pauvreté a reculé de 12,5 points, passant de 54,8 en 2003 à 42,8 en 2023.
Environ 15 % de la population, soit 2,4 millions de personnes, sont toujours incapables de satisfaire les besoins nutritionnels de base de 2 400 kilocalories par jour.
Quatorze régions connaissent une prévalence élevée de malnutrition chronique, avec des taux allant de 40,1 à 63,9 pour cent. Par ailleurs, la part des enfants souffrant d’un retard de croissance est passée de 38,7 % en 2010 à 40 en 2015, estime aussi la banque mondiale.
Sur le plan de la protection sociale, l’ONG Action For Sustainable Developpement, de juillet 2018, citant le PNUD, pointe que « 23 % des filles sont mariées avant l'âge de 15 ans et 65 % avant 18 ans ». Dans le même rapport, on note un taux de scolarisation assez bas.
« Le taux de scolarisation des filles est de 18,3 % alors celui des garçons est de 39,9 % », peut-on lire dans ce document qui fait le bilan de la mise en œuvre des Objectifs de Développement Durable au Tchad.
La banque mondiale situe l'Indice du capital humain dans le pays à 0.30. Selon les explications de l’institution, cela signifie « qu’un enfant né aujourd'hui sera 70 % moins productif à l'âge adulte qu'un enfant ayant reçu une éducation de qualité et bénéficié de services de santé adaptés ».
Selon les chiffres 2024 de l’Unicef, 36,8 % d’enseignants du primaire (connu pour être obligatoire au Tchad) ne sont pas formés, dans un système où, bien que le taux de scolarisation soit bas, 7 élèves sont obligés de partager une même place assise.
Bien plus selon l’agence onusienne, 25 % d’élèves du primaire étudient dans des classes de plus de 103 élèves. Ce qui signifie qu’un enfant sur quatre a la chance de se retrouver dans une salle de classe de plus de 100 élève.
Le ratio élève-enseignant reste élevé dans le pays, selon l’organisation, avec une moyenne d’un enseignant pour 73 élèves.
Ces derniers mois, plusieurs syndicats des secteurs de la magistrature, de l’enseignement et de la santé observent des grèves, pour réclamer l’ajustement de salaires dûs à la hausse des prix du carburant (de plus de 40 % du prix à la pompe) en début d’année, et à l’inflation que cette hausse a provoqué.
L’année dernière, le pays a nationalisé la gestion de son pétrole, en créant une société de droit public, au cœur d’une crise née des ventes des parts de Exxon Mobil, qui exploitait le pétrole tchadien.
Le pays s’est opposé à la vente de ces actifs à la société britannique Savannah Energy, et a acquis ces parts, provoquant une procédure judiciaire toujours en cours.
L’économiste tchadien Jean Martin Dourandji estime que la Tchad Petrolium company, créée par les autorités tchadienne devrait être ouverte au secteur privé du pays, pour favoriser une gestion transparente du pétrole, et permettre un investissement plus objectif dans le secteur prioritaires.
«Lorsque vous prenez le budget tchadien, vous constaterez que le budget de l’armée est à lui tout seul, égal à celui du secteur de l’éducation et celui de la santé, c’est un problème », estime l’expert.
Selon les projections de la Banque Mondiale, le Tchad pourrait devenir un pays à revenu intermédiaire de la tranche bas d'ici 2045, à condition selon elle, que le pays mette en œuvre l'ensemble des réformes du marché du travail, des infrastructures et du secteur pétrolier recommandées dans le mémorandum économique du pays.