Comment l'élection de Bassirou Diomaye Faye redessine le paysage politique du Sénégal ?

Bassirou Diomaye Faye président élu du Sénégal

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Légende image, Première sortie médiatique de Bassirou Diomaye Faye aprés les tendances électorales
    • Author, Awa DIOP
    • Role, BBC Afrique

La victoire du nouveau président élu Bassirou Diomaye Faye ouvre une nouvelle page de la vie politique et démocratique au Sénégal.

En plus d’avoir largement dominé dans les urnes avec 54,28 % des suffrages, Bassirou Diomaye Faye est le premier opposant sénégalais à réaliser une alternance dès le premier tour.

Une nouvelle alternance qui redéfinit le paysage politique actuel au Sénégal.

Macky Sall retrouve l'opposition

A la suite de la défaite du candidat désigné par le président sortant, la question de l'avenir de la coalition Benno Bokk Yaakaar et de l'Alliance pour la République (APR) se pose.

A la veille de la passation de service entre le président sortant et celui nouvellement élu, Macky Sall adresse une lettre aux allures de remobilisation à l'endroit des militants de son parti, l'APR. Une façon de répondre aux interrogations qui portent sur ce que deviendra son appareil.

"Mes chers camarades, de l’APR Yaakaar je reste le Président du Parti et serai toujours avec vous, toujours à vos côtés (...)", déclare Macky Sall dans sa missive adressée aux membre de l'APR.

Le désormais ancien chef de l'Etat invite ses camarades de parti à perpértuer leur alliance avec les partis qui constituent la coalition Benno Bokk Yaakaar.

Macky Sall a réitéré cet appel à la préservation de la coaltion Benno Bokk Yaakaar dans une autre lettre adressée cette fois-ci aux membres de ladite coalition.

"C'est en restant unis, que nous serons dignes de la confiance que le peuple sénégalais nous a manifestée douze durant en dépit de la conclusion du 24 mars 2024", insiste Macky Sall.

Introduction d'une nouvelle vague de jeunes dans l'arène politique

Des jeunes sénégalais avec des drapelets

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Légende image, Des jeunes sénégalais avec des drapelets aux couleurs nationales lors d'un meeting
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La nouvelle configuration politique qui se dessine est d'abord liée au profil de la classe politique actuelle de plus en plus jeune, si l'on en croit le Dr Alassane Ndao, Maître de Conférences Titulaires l'Université Gaston Berger de Saint Louis au Sénégal.

Pour lui, cette victoire de Bassirou Diomaye Faye est d'abord révélatrice d'un certain nombre de transformations qui ont caractérisé depuis quelques années le système politique sénégalais de manière générale.

Selon le Dr Ndao, "trois aspects essentiels, dont la jeunesse du paysage politique actuel ont permis ce changement radical".

En premier lieu, la jeunesse des candidats.

D'après le politologue, si on analyse un peu l'échéance électorale et le profil des candidats, on se rend compte qu'il y' avait beaucoup de candidats jeunes. C'est le cas du président élu Bassirou Diomaye Faye, et des candidats comme Anta Babacar Ngom, Pape Djibril Fall, Déthié Fall et Cheikh Tidjane Dièye, pour ne citer que ces figures du dernier scrutin présidentiel.

Il y'a donc cette mobilisation particulière de la jeunesse sénégalaise lors de cette élection là, ce qui a mis en exergue cette dynamique.

Et à contrario, avec les résultats partiels et provisoires qui ont été compilés, on se rend compte que des candidats, jadis considérés comme des piliers du système politique sénégalais sont en perte de vitesse. C’est le cas de Khalifa Sall, de Idrissa Seck.

"Donc, on a ces deux tendances, une génération montante d’hommes et de femmes politiques composés essentiellement de jeunes et d’autre part un déclin de ces grandes figures de la classe politique, au Sénégal", ajoute le politologue.

Il faut aussi rappeler, souligne Dr Ndao, que le " PASTEF (le socle de la coalition qui a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir) est composé essentiellement de jeunes cadres, issus de l'administration centrale, mais aussi de certains nombres d’entreprises et sa base électorale est essentiellement composée aussi des jeunes électeurs ; ce qui est un élément fondamental dans cette alternance. "

Pour le Dr Ndao, ce regain d’intérêt des jeunes pour la politique est bénéfique pour la démocratie sénégalaise : « ça a permis de réconcilier quelque part, les jeunes avec la politique, parce que pendant 30 ans, il y a eu ce désamour-là entre les jeunes et la politique. »

Des candidats à la présidentielle de 2024

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Légende image, Les bulletins différents candidats au scrutin présidentiel du 24 Mars 2024 au Sénégal.

Reconfiguration du paysage politique sénégalais

Une reconfiguration du paysage politique est une évidence aux yeux du Dr Ndao.

D’abord, au niveau de la nouvelle coalition dirigeante : « il ne faut pas non plus oublier que le Pastef est parti à cette élection là en étant dissout, le candidat est donc parti sous la banière d'une coalition qui regroupe d'autres partis politiques, des mouvements de la société civile, etc. Il y a eu aussi un ralliement d'un certain nombre de candidats à l'élection et qui ont été recalés à l’étape des parrainages. Ces figures-là vont quand même redéfinir un peu le jeu des alliances autour du Pastef", explique le Dr Ndao.

Ensuite, il y a le pôle de l’opposition dans lequel l’Alliance pour la République (APR) l’ex parti au pouvoir et ses alliés de la coalition Benno Bokk Yaakaar qui ont investi Amadou Ba, devront cohabiter avec des adversaires tels que Khalifa Sall de Taxawu Sénégal, arrivé 3e à la présidentielle. La question sera qui portera le titre tant convoité même si encore symbolique de chef de l’opposition.

Dr Ndao pense que Khalifa Sall va aussi probablement s'allier avec d'autres candidats malheureux pour se renforcer.

On va ainsi aller vers de nouvelles alliances, et ces alliances-là peuvent ne pas être des alliances stables.

Exacerbation des tensions existantes au sein de l'ancienne coalition au pouvoir

Coalition sortante au pouvoir Benno Bokk Yaakar

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Légende image, Coalition sortante au pouvoir Benno Bokk Yaakar Amadou face à la presse pour reconnaître sa défaite au siège de l'APR

Pour le Professeur Mamadou Wone, sociologue et spécialiste en analyse politique et institutionnelle, la première fracture d'envergure dans la coalition Benno Bokk Yakar est née avec la désignation de M. Amadou BA, non pas par l’APR mais par le président de la République, Macky Sall.

Cette désignation a créé une rébellion interne dans la coalition au pouvoir venant surtout de la principale composante, le parti APR qui est la locomotive de la coalition.

Des hauts responsables et membres fondateurs du parti se rebellent. L’ancien Premier ministre Boun Abdallah Dionne a refusé de se plier au choix fait sur Amadou BA.

C'est le cas aussi du ministre Aly Ngouille Ndiaye qui démissionne du gouvernement et annonce sa candidature, de Mame Boye Diao le maire de Kolda et Directeur de la Caisse de Dépôts et de Consignation qui se voit limogé dès l’annonce de sa candidature.

D'autres n'ont pas claqué la porte, mais ont exprimé publiquement leur désaccord sur le choix porté sur Amadou Ba.

Cette fronde à l’intérieur du parti a été amplifiée par la décision du chef de l’Etat Macky Sall, à seulement quelques heures du démarrage de la campagne présidentielle de prendre un décret pour reporter l'élection du 25 février en s'appuyant sur le PDS dont le candidat Karim WADE a été recalé par le conseil constitutionnel pour une question de double nationalité.

Cette crise n'a pas épargné la coalition au pouvoir : le secrétaire général du gouvernement Abdou Latif Coulibaly démissionne pour marquer son désaccord avec la décision du report.

Il aura fallu une réunion du Secrétariat exécutif national, l’instance faîtière de l’APR, à 10 jours de la fin de la campagne électorale pour appeler les militants et responsables du parti à descendre sur le terrain et soutenir leur candidat.

Finalement Amadou Ba a été battu au premier tour, et certains de ses partisans crient au sabotage de sa campagne.

Le décor est campé. L'évaluation de la campagne présidentielle du candidat de la coalition risque d'être mouvementée.

Toutefois, la décision de Macky Sall de rester à la tête du parti et son appel à la remobilisation pourrait mettre en veilleuse certaines vélleités de règlements de comptes politiques à l'APR et dans la coalition Benno Bokk Yaakaar. Mais pour combien de temps ?

Une alliance PDS-PASTEF ?

Diomaye Faye et Abdoulaye WADE

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Légende image, L'actuel président élu sénégalais Bassirou Diomaye FAYE serrant la main au SG du PDS et ancien président Abdoulaye WADE au dernier jour de la campagne présidentielle le 22 Mars dernier

Les images de Me Abdoulaye Wade recevant le candidat Bassirou Diomaye Faye et son équipe à quelques heures de la clôture officielle de la campagne ont fait le tour des réseaux sociaux.

« C'est logique qu'une nouvelle alliance entre les deux parties se fasse. C'est une alliance attendue normalement due au fait que le Parti Démocratique Sénégalais à appeler ses militants à soutenir la coalition Diomaye 2024 à la dernière minute. »

Mais pour le politologue Dr Alassane Ndao, c'est une alliance qui ne risque pas de durer dans le temps : "Cette alliance-là a été expérimentée dans un cadre politique beaucoup plus vaste, il s'agit de l'inter coalition Yewwi-Wallu lors des dernières législatives et nous avons vus comment ça s'est terminé. »

Une fois à l’Assemblée nationale, l’inter coalition se fissure au grand jour, lors du vote de la motion de censure contre le gouvernement déposée par les députés de Yewwi et non soutenue par ceux du PDS.

Le Dr Ndao pense que cette alliance de circonstance entre le PDS et la Coalition Diomaye fera long feu.

« Ce sera une alliance instable. Parce que le PDS est un parti qui, naturellement, a des alliances instables tout au long de son parcours. Rappelons qu'avant l'élection, c'est un parti qui s'était rapproché déjà de la coalition au pouvoir et qui a permis de voter la loi sur le report.

Donc par rapport à la posture du Pastef, leur idéologie et l'ère de la rupture annoncée, cette alliance, ne va pas durer dans le temps. »