"Lorsque les jeunes mouraient en mer, j’étais présent"

Crédit photo, Mamadou Faye
- Author, Mamadou Faye
- Role, Journaliste digital
- Reporting from, Dakar, Sénégal
Moustapha Diouf est un ancien émigré clandestin qui a voyagé vers l'Espagne par la mer. Après deux expériences traumatiques en 2006 et 2012, il décide de rester définitivement au Sénégalpour sensibiliser les jeunes à ne pas prendre ce risque.
Contraint au terme d’un accord entre les gouvernements espagnol et sénégalais de rentrer au pays en mars 2006 après une tumultueuse traversée de l’Atlantique pour rallier les îles Canaries, Moustapha Diouf accepte aujourd’hui de partager son expérience avec la BBC.
Habillé en tenue africaine, avec un tissu en coton carrelé en noir et blanc, une casquette de couleur olive vissée sur la tête malgré la chaleur accablante du soleil, l’ancien migrant nous conduit vers une ruelle qui longe les concessions derrière la grande mosquée du quartier Issa Diop de Santhiaba à Thiaroye sur mer.
Le décor, en ce milieu de matinée, est digne d’un village traditionnel lébou. Dans la rue, comme dans les maisons, les filets de pêche jonchent le sol, complètement abandonnés à la merci du temps et du soleil. La pêche n’est plus aussi prometteuse comme elle l’a été jadis.
Né à Thiaroye-sur-mer où il a grandi et fréquenté l’école primaire, le président de l'Association des jeunes migrants rapatriés de Thiaroye-sur-mer ne connait que son village natal.
Après l’école primaire, il rejoint la mer pour s’exercer au métier de la pêche.
"On ne peut pas vivre dans un village lébou sans partir en mer. Ce serait une aberration. J’ai consacré toute ma vie à la pêche après que j'ai quitté l'école", explique-t-il.
"En 2004, jusqu’en 2005, il y avait beaucoup de poissons, de toutes les qualités, qu’on pouvait prendre en quantité aux alentours de la grotte maritime ou sur le banc de sable derrière l’île de Gorée. On pouvait aussi aller pêcher nuitamment à Yoff ou à Ouakam", raconte Moustapha Diouf.
"Mais nous avions remarqué qu’à partir de 2005, le gouvernement du Sénégal avait signé des accords de pêche avec l’Union européenne qui permettaient aux bateaux espagnols, italiens, turcs et même chinois de pêcher sur nos côtes. Nous ne pouvions pas les concurrencer", indique-t-il.
Selon lui, les bateaux européens et chinois les trouvaient sur leur lieu de pêche près de Gorée au beau milieu de la nuit, avec toutes lumières éteintes, pour s’adonner à la pêche INN (pêche Illicite, Non déclarée et Non réglementée ).

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"C’est en ce moment que nous avions compris que rester au Sénégal n’avait plus de sens pour nous. Nous nous sommes alors demandés ce qu’il fallait faire. Après avoir compris que les îles Canaries se trouvaient entre le Maroc et l’Espagne et découvert après des recherches sur internet que la distance qui leur séparait du Sénégal faisait 4970,5 km, nous avions conclu qu’avec un moteur de 45 chevaux, nous pouvions faire le voyage en 5 jours", explique Moustapha Diouf.
Mais qu’est-ce qu’il fallait faire pour rendre ce voyage possible ?
"Il fallait construire une pirogue avec la contribution de 150 personnes à raison de 300 000, 400 000 ou 500 000 FCFA par migrant. Ce qui pourrait au minimum rapporter 30 millions FCFA qui pourraient permettre d'acheter un moteur et de l’essence", confie l'ancien migrant.
Hélas, le mauvais choix de la période de voyage avec les mauvaises conditions climatiques et de navigation en mer ont fait plusieurs victimes.
"Malheureusement, la période où nous voyagions n’était pas appropriée parce qu’on partait en décembre, janvier, février et mars. Ce qui avait causé plusieurs pertes en vies humaines et matérielles parce que c’est une période de vents forts qui soulèvent la houle à plusieurs dizaines de mètres sur l'atlantique", dit-il.
"Plusieurs centaines de jeunes de 25 à 27 ans y avaient laissé leur vie", regrette-t-il.
"Des jeunes qui avaient tout laissé derrière eux, parents, femmes et enfants, dans l’espoir d’arriver et de réussir en Europe. Les mères de certains d’entre eux sont mortes de chagrin, pleurant de n'avoir jamais été capable de revoir leurs enfants, leurs uniques espoirs", poursuit Moustapha Diouf, la mine triste.
Rapatriement, traumatisme, espoir et déception

"Mais malgré tous les drames, les gens avaient continué à prendre la mer. C’était le moment où les jeunes se galvanisaient du fameux slogan ‘Barça ou Barsax’ (Atteindre Barcelone ou mourir) car le malheur des uns faisait le bonheur des autres comme le dit l’adage", raconte Diouf.
"Dieu a fait que certains étaient arrivés, avaient trouvé du travail et commencé à tirer leur épingle du jeu, en bâtissant des maisons et achetant des voitures. Mais il y en avait d’autres dont les foyers avaient éclaté en morceaux. C’était le drame", indique-t-il.
"Il y en a beaucoup qui, à partir de là, sont devenus dépressifs. Je faisais partie de ceux qui étaient partis en 2006. C’était un voyage très difficile. Je n’y suis pas arrivé par mon courage mais plutôt grâce à la bénédiction de ma mère et la volonté de Dieu."
Mais le réveil a été brutal pour toutes les familles qui avaient vu leurs enfants émigrés après maints sacrifices débarquer à Dakar en mars 2006 au terme d’un accord migratoire entre l’Espagne et le Sénégal.
"Avec l’aval du gouvernement du Sénégal à l’époque, le ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom et le ministre des Sénégalais de l’Extérieur Cheikh Tidiane Gadio étaient venus en Espagne signer un accord avec les Espagnols et nous ont fait rapatrier avec toutes les promesses", se rappelle le président de l'Association des jeunes rapatriés de Thiaroye-sur-mer.

Mais très grande a été leur déception à leur arrivée au Sénégal malgré les nombreuses promesses qui leur ont été faites.
"Quand on est arrivé à Dakar, on ne nous avait remis que 10 000 FCFA, une cannette de boisson et un sandwich. Ils nous avaient promis de nous soutenir avec des projets et des formations. Mais aucune de ces promesses n’a été tenue", témoigne-t-il.
Pour légitimer le rapatriement des migrants au cours des négociations avec les autorités espagnoles en 2006, l’Etat du Sénégal avait proposé un Plan de Retour vers l’agriculture ou Plan REVA, pour le développement agricole.
D’importants moyens de surveillance du littoral sénégalais ont été mis en place pour contenir les flux migratoires.
Estimant qu'ils ont été trompés et injustement rapatriés, les migrants refoulés manifestent leur mécontentement en mars 2006 devant le palais de la République. Des heurts s’en suivent avec la police.
Après une demande d'audience sans suite pour rencontrer le président de la République, les migrants rapatriés coordonnent des manifestations dans la banlieue dakaroise en barrant la route à Yarakh et à Thiaroye-sur-mer.
Quelques leaders sont arrêtés après d’âpres affrontements avec la police et gardés à vue.
Le président Abdoulaye Wade accepte finalement de recevoir leurs délégués en septembre 2006 et leur annonce des financements de projets en perspective et la signature d’un accord sur des contrats de travail saisonniers avec le gouvernement espagnol.
Une association nationale des migrants refoulés sera née sur instruction du président Wade. Elle est composée de délégués régionaux parmi lesquels trois seulement sont autorisés à siéger au sein de la commission chargée de s’occuper du tirage au sort les bénéficiaires des contrats de travail espagnols.
Mais quelques dizaines de migrants seulement auront la chance d’être tirés au sort sur plus de 6000 rapatriés.
"La pauvreté et les accords de pêche font partie des causes qui nous ont poussés à émigrer. Il y a également la mauvaise intégration dans les familles car si un membre d’une famille qui tente l’aventure est rapatrié, celle-ci devrait le soutenir, l’encourager pour atténuer sa souffrance. Mais le migrant rapatrié est souvent laissé à lui-même, sans soutien. Ce qui renforce sa déception et son traumatisme", dit-il.
"Il y a des pères de famille rapatriés qui ont perdu la raison. Ils sont parmi nous. Mais il est difficile de les pointer du doigt. Il est difficile du point de vue social de les désigner parmi les autres comme des gens qui ne sont plus rationnels, mais ils sont là avec nous", renchérit M. Diouf.
"Je sais qu’il y a des mères, des enfants, des frères de migrants qui ont complètement perdu la tête à cause de cette affaire, d’autres sont décédés. Il y en a qui sont encore vivants et qui ont besoin d’être psychologiquement soutenus et encadrés", plaide-t-il.
"Mais en vérité, l’émigration clandestine n’est pas encore arrivée à son terme", assure l'ancien migrant.
Les raisons d’un engagement pour la cause des jeunes

Aujourd’hui âgé de 56 ans, le président de l’Association des jeunes migrants rapatriés de Thiaroye-sur-mer explique ici les raisons qui l’ont poussé à s’engager dans la sensibilisation des jeunes pour les dissuader de rallier l’Europe par la mer.
"Ma raison de sensibiliser les jeunes à ne plus prendre les pirogues pour aller en Europe est simple. Lorsque les jeunes mouraient en mer, j’étais présent. J’ai assisté au drame. J’ai été là quand on jetait malgré nous les corps sans vie de nos frères morts durant le trajet", raconte Moustapha Diouf.
"C’est pour cette raison que quand je suis rentré à Dakar, je m’étais dit que je n’avais pas le droit de me taire, de croiser les bras. J’avais décidé d’aller faire des sensibilisations partout", explique le migrant.
Moustapha Diouf s'est aussi engagé à faire le plaidoyer auprès des pouvoirs publics pour l’emploi des jeunes et une meilleure politique migratoire.
"C’est dans ces circonstances que nous avons créé l’Association en 2007, avec une reconnaissance juridique de l’Etat du Sénégal."
"En 2006, nous avons perdu près de 340 personnes à Thiaroye sur mer. Il y a également eu d’autres qui venaient de Kayar, de Mbacké, de Touba, de Thiès, de Diourbel pour nous rejoindre à Thiaroye sur mer. Beaucoup n'auront plus vu leur famille et vice-versa. La plupart n’avaient même pas informé leur famille de leur intention de voyager par la mer. Elles ne savent simplement pas où ils sont", continue M. Diouf.

Crédit photo, Courtoisie Moustapha Diouf
"En ayant vu tout cela, j’avais décidé d’agir car j’ai une famille, une femme et des enfants."
"Tous les médias du monde sont venus m’interviewer ici à Thiaroye sur mer. Par deux fois, des délégations de l’Union européenne m'ont rendu visite. L’UE nous avait même promis un bateau de pêche pour les jeunes que nous attendons toujours", révèle-t-il.
Moustapha Diouf fait aujourd'hui des sensibilisations dans les écoles primaires, aux quais de pêche, à l'occasion des séminaires, des galas de lutte et des tournois de football pour dissuader les jeunes à voyager par les pirogues.
"Ce qui me pousse à aller vers les jeunes pour les sensibiliser sur les dangers de l’émigration clandestine, c’est parce que je suis un père et je ne veux pas que mon fils prenne la voie par laquelle j’étais passé", affirme-t-il.
"Je n’encourage personne à prendre une pirogue pour voyager par la mer et je vais combattre le phénomène par la sensibilisation", soutient-il.
"L’immigration est un droit mais il faut seulement partir quand on a des papiers légaux et qu’on bénéficie d’un visa. Tout le monde a le droit de bouger. Mais ce que je ne conseille pas c’est la clandestinité car sur 1000 personnes qui partent pour les Canaries, on peut estimer que 700 à 800 sont restés dans l’océan", regrette M. Diouf.
"C’est pour cela que je dis que ça ne vaut pas la peine. C’est un phénomène qu’on doit combattre parce que les familles comptent sur ces jeunes qui sont leur unique espoir."
"Il est difficile de rester au Sénégal parce qu’il n’y a pas d’emplois. Je ne condamne pas les jeunes car nos élites ne nous parlent que de politique du matin au soir, alors que la pauvreté s’accentue. Regarde ces jeunes qui étaient partis en mer depuis l’aube, ils sont rentrés bredouille. Et pourtant, ils ont consommé du carburant qu’ils devront payer. La raison ? La raréfaction des ressources. Il n'y a plus de poissons en mer", dit-il.














