Pourquoi faut-il s'intéresser aux élections générales en Guinée-Bissau ?

    • Author, Isidore Kouwonou
    • Role, BBC News Afrique
    • Reporting from, Dakar

La campagne électorale pour les élections générale, présidentielle et législatives, qui se tiennent le 23 novembre prochain, bat son plein en Guinée-Bissau. Douze candidats se sont lancés à l'assaut des plus de 860 000 électeurs dans cette opération de charme pour solliciter leurs suffrages.

Ce double scrutin revêt une importance capitale pour ce pays lusophone d'Afrique de l'Ouest, où la tension politique est ambiante, provoquée notamment par la méfiance entre le pouvoir et l'opposition. L'histoire du pays est marquée par des coups d'Etat ou tentatives de coups d'Etat qui ont parfois plongé le pays dans une instabilité politique.

Le président sortant Umaru Sissoco Embalo qui candidate pour sa propre succession en vue d'un second mandat, a pour principal challenger l'ancien chef d'Etat José Mario Vaz, en l'absence du principal opposant Domingos Simoes Pereira, revenu d'un exil et dont la candidature a été rejetée par la Cour suprême.

M. Pereira dirige l'historique Parti pour l'indépendance de la Guinée et du Cap Vert (PAIGC) qui a mené le pays à l'indépendance et qui n'a jamais manqué à un scrutin en Guinée-Bissau. C'est son parti qui était majoritaire à l'Assemblée nationale populaire dissoute en décembre 2023 par le président Embalo.

Depuis, la crise politique s'est exacerbée dans le pays qui n'a plus de député jusqu'alors.

La campagne électorale se déroule dans une tension, puisqu'à la veille, plusieurs officiers supérieurs de l'armée ont été mis aux arrêts pour tentative de coup d'Etat.

La Guinée-Bissau est également devenue une plaque tournante de trafic de drogue, selon des rapports d'institutions de l'ONU, notamment l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Et les coups d'Etat ou tentatives de coup d'Etat trouvent leur origine de ce trafic.

Le pays est aujourd'hui à la recherche de solutions pour les tensions institutionnelles, la dissolution répétée de l'Assemblée nationale et l'instabilité politique chronique.

Guinée-Bissau à la recherche d'une stabilité politique et institutionnelle

Depuis décembre 2023, date pendant laquelle le président Umaru Sissoco Embalo a dissous l'Assemblée nationale populaire, après une tentative de coup d'Etat le 30 novembre 2023, la Guinée-Bissau est demeurée sans députés jusqu'à ce jour. Les législatives prévues d'abord en novembre 2014 ayant été reportées.

Des doutes subsistent autour de la nouvelle date des élections, mais la présidence de la République et la Commission nationale des élections (CNE) ont rassuré les Bissau-Guinéens qu'elles auront lieu à la date prévue, le 23 novembre 2025.

A l'issue de ce processus électoral, la Guinée doit pouvoir retrouver une stabilité politique et l'installation des institutions fortes.

Pour le Dr Yves Ekoué Amaïzo, Directeur général du Think Tank Afrocentricity basé à Vienne en Autriche, la vérité des urnes pourrait contribuer à la stabilité recherchée par ce pays.

« Le non-respect de la Constitution et de l'alternance démocratique a conduit à une sorte d'instabilité. Le problème, c'est la période d'après ces élections. Est-ce que la vérité des urnes sera respectée, surtout si on passe son temps à éliminer tous les autres candidats potentiels qui peuvent vraiment oser défier le président actuel ? ».

Il ajoute que la légitimité du double scrutin est donc engagée du moment où certains sont empêchés, ce qui déteint sur le pluralisme politique. Cette situation, poursuit-il, peut continuer par faire planer des risques de coup d'Etat sur le pays comme l'annonce qui a été faite la veille du démarrage de la campagne électorale.

Gagner la lutte contre le trafic de drogue, l'autre enjeu

La Guinée-Bissau est considérée, selon l'ONU, comme la porte d'entrée en Afrique de la Cocaïne en provenance d'Amérique Latine et à destination de l'Europe. Elle a été qualifiée comme étant un narco-Etat à l'époque du président Malam Bacai Sanha (2009-2012).

Plusieurs tonnes de drogues avaient été saisies dans le pays. La dernière grande saisie remonte en septembre 2024 à l'aéroport de Bissau où 2,6 tonnes de cocaïne avaient été trouvées dans un jet privé, escortés par cinq citoyens latino-américains.

Avec l'arrivée au pouvoir du président Umaru Sissoco Embalo en 2020, le trafic de drogue semble diminuer dans le pays, selon la présidence bissau-guinéenne. Lors d'une visite en France en 2021, il a déclaré que « Le trafic de drogue en Guinée-Bissau appartient au passé », faisant référence à la stratégie qu'il a mise en place pour lutter contre le phénomène.

Des rapports de l'Organisation des Nations unies ont accablé des proches du régime comme étant impliqués dans ce trafic.

Par deux fois de suite, la présidence a indiqué avoir déjoué une tentative de coup d'Etat. Le premier en novembre 2023 qui a conduit à la dissolution de l'Assemblée nationale populaire, le second, très récent, en début de ce mois de novembre 2025, notamment la veille du lancement de la campagne électorale pour la présidentielle et les législatives du 23 novembre.

Des précédents présidents qui avaient dirigé la Guinée-Bissau depuis son indépendance, seul José Mario Vaz avait pu terminer son mandat en 2019. Les autres ont été soit assassinés au pouvoir, d'autres renversés par des coups d'Etat. Malam Bacai Sanhá est quant à lui décédé au pouvoir en 2012.

Umaru Sissoco Embalo a désigné l'influence des narco-trafiquants qui, selon lui, essaient de déstabiliser son pouvoir à cause « des décisions prises, notamment dans la lutte contre le trafic de drogue et la corruption ». De la lutte farouche qu'il mène contre le phénomène, on cherche à l'assassiner, « moi et tout mon cabinet ministériel ».

Le Directeur général du Think Tank Afrocentricity, lui, fait plutôt une liaison entre ces tentatives de coup d'Etat et l'instabilité politique et à la faiblesse des institutions de la République. Toutefois, il reconnaît que cette instabilité est aussi le fait de la corruption entretenue par des trafiquants de drogue dans le pays.

Le Dr Yves Ekoué Amaïzo reste quand même prudent sur la lutte contre ce trafic en Guinée-Bissau.

« Sur la lutte contre les trafics de drogue et la corruption, je suis un peu plus mitigé. Je pourrais dire qu'il y a eu une amélioration quand même du nombre de saisies de la drogue qui passe par ce pays, notamment venant de l'Amérique latine. Mais l'enjeu, c'est de savoir est-ce que cette amélioration est due au fait qu'on attrape mieux les trafiquants ».

Pour lui, il est important d'arriver à prouver que réellement le phénomène a diminué et que les dealers ont des difficultés à faire transiter les colis par ce pays. Il s'inquiète du fait que le pays soit « une passoire autorisée ».

« De temps en temps, on en arrête quelques-uns pour sauver l'image du pays à l'international. Mais en réalité, on a eu une augmentation réelle d'une passoire qui ne s'est pas réduite, notamment pour la cocaïne venant de l'Amérique latine et pour l'Europe », dit-il.

Pour redorer le blason à ce pays et le rendre plus stable, loin de ces narco-trafiquants, le prochain président, a-t-il poursuivi, doit asseoir une véritable lutte contre le phénomène, en mettant un coup de pied dans la fourmilière « même au sein de ses proches ».

La réussite de cette lutte peut présager une stabilité pour le pays et permettre son essor économique avec la redistribution des richesses pour le bien-être de la population bissau-guinéenne.

Renforcer l'économie pour la redistribution des richesses et le recul de la pauvreté

La Guinée-Bissau est le 3e producteurs de noix de cajou en Afrique de l'Ouest derrière la Côte d'Ivoire et le Nigeria. En début de campagne cette année, 200 000 tonnes ont été prévues pour l'exportation.

Mais déjà le bilan à mi-parcours de la saison fait état de 208 833 tonnes évacuées des zones de production vers Bissau, selon le Directeur général du Commerce extérieur, Lassana Fati. L'Alliance africaine pour le cajou indique que la récolte d'anacarde en Guinée-Bissau pourrait atteindre 260 000 tonnes en 2025, soit 18,1 % de plus que l'année dernière.

La noix de cajou, principal produit d'exportation, fait la richesse du pays et contribue à l'essor de son économie. Selon les données de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), les exportations de la matière première ont généré 132,8 milliards de francs CFA (219,3 millions de dollars) en 2023, soit 93 % des recettes d'exportations totales du pays.

Les noix de cajou forment l'essentiel du produit intérieur (PIB) de la Guinée-Bissau. Et ces 5 dernières années, l'économie du pays se porte relativement bien selon Dr Amaïzo qui se réfère au dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI) sur le pays.

« Sur la base du dernier rapport du FMI sur les avancées de la richesse de ce pays ou de produits intérieurs bruts, il faut reconnaître que dans les cinq ou six dernières années, le taux de croissance est resté plus ou moins stable autour de 4,8 ou 5 % ».

Il ajoute qu'il y a « une gestion qui tient la route et qui peut même s'améliorer puisqu'on annonce pour 2025 et 2026 surtout, un taux de croissance qui pourrait monter à 7 % ».

Il reconnaît également que le président sortant, Umaru Sissoco Embalo est l'auteur de cette création de richesses dans le pays durant son premier mandat. Seulement, ces richesses ne profitent pas aux bissau-guinéens qui continuent de vivre dans l'extrême pauvreté.

« Le problème n'est pas tellement de créer de la richesse, c'est plutôt la redistribution de cette richesse vers des populations qui restent, malgré tout, pauvres. Et ça pose un problème de fond pour un pays comme la Guinée-Bissau », affirme le Dr Yves Amaïzo qui regrette l'affaiblissement du pouvoir d'achat dans le pays.

Les chiffres de la Banque Mondiale sont sans appel : plus de 64 % des Bissau-Guinéens vivent dans la pauvreté. Le manque de progrès et de développement, la faiblesse du tissu social avec les familles qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts ne reflètent pas la croissance économique qu'on assigne à ce pays.

Le prochain président de la République doit véritablement corriger ces inégalités si tant est que le pays se porte économiquement bien, selon l'expert. La richesse doit profiter à tout le monde pour éviter que l'instabilité politique entretenue par les coups d'Etat et les tentatives de coup d'Etat ne continuent.

« C'est possible que des gens qui souffrent de la pauvreté et qui n'ont plus rien à perdre se révoltent et qu'une armée se mette du côté de ces gens-là et contribue à une difficulté dans ce pays », analyse le Directeur général de Afrocentricity.

Le prochain dirigeant de ce pays a l'obligation de faire face sérieusement à la corruption et à la mal gouvernance qui le retardent.

Garant de la stabilité dans la région ?

La Guinée-Bissau, quel que soit son statut, joue un rôle dans la résolution des crises dans la sous-région ouest-africaine, notamment la crise casamançaise au Sud du Sénégal, son voisin immédiat.

C'est grâce à la médiation du président Umaru Sissoco Embalo que le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) et l'Etat du Sénégal représenté par son Premier ministre Ousmane Sonko, ont signé un accord sur le retour de la paix dans la région le 25 février dernier, consolidant les acquis déjà engrangés ces dernières années.

« On ne peut pas jouer avec la stabilité du Sénégal en Guinée-Bissau, quel que soit le président de la République. De même, le Sénégal ne peut pas jouer avec la stabilité de la Guinée-Bissau, quel que soit le président de la Guinée. », a déclaré le président Embaló.

Pour Dr Yves Amaïzo, la Guinée-Bissau, voisin du Sénégal, a intérêt à ce que cette crise prenne fin « connaissant la difficulté qu'il y a aussi d'avoir des réfugiés chez soi ».

« Il vaut mieux trouver un système de paix, notamment avec le changement politique qu'il y a eu au Sénégal, pour trouver un minimum de paix. Je pense que c'est plutôt vers cette trajectoire qu'il (Ndlr, Umaru Sissoco Embalo) devrait continuer avec le Sénégal », souligne-t-il.

Mais la Guinée-Bissau, après ces élections, doit faire beaucoup d'effort sur le plan interne pour s'imposer sur le plan régional et influencer même les décisions. Et on verra s'il retrouve cette stabilité souhaitée après ces élections, selon l'analyste.