Pourquoi la crise sécuritaire s’est aggravée dans l’est de la RDC ?

Des réfugiés congolais

Crédit photo, Getty Images

Légende image, Des réfugiés congolais, fuyant les combats entre les rebelles du M23 et les forces gouvernementales de la République démocratique du Congo, traversent la zone frontalière de Rutshuru, en province du Nord-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo, le 26 octobre 2022.
    • Author, Pamela Amunazo
    • Role, Journaliste, BBC Afrique
    • Reporting from, Kinshasa

Les rebelles du M23 ont pris, le 29 octobre dernier, le contrôle de Kiwanja et Rutshuru-centre, des grandes cités stratégiques de la province du Nord-Kivu, situées à une quarantaine de kilomètres de la ville de Goma.

Le Kenya va déployer un contingent dans le cadre d'une force régionale de maintien de la paix dans l'est de la République démocratique du Congo. Les troupes kenyanes aideront à stopper l'avancée des rebelles du M23.

Que s'est-il passé ?

"C’était trop tôt vers 5 heures du matin quand on a entendu des détonations d’armes. Nous avons fui chacun dans sa direction", raconte au correspondant local de la BBC Shukuru Yvonne, mère de trois enfants. Elle dit avoir marché des kilomètres à pied avec deux de ses enfants pour trouver un abri.

« Les rebelles du M23 sont entrés samedi matin. L’armée avait quitté Kiwanja et Rutshuru-centre avant leur arrivée. Mais nous espérons que l'armée va récupérer ces cités parce que beaucoup de personnes qui avaient fui Bunagana sont dans cette zone », a déclaré à la BBC, Patient Komayombi, président de la dynamique de la société civile du Rutshuru.

Cette situation a provoqué le déplacement des milliers de personnes qui manquent de tout.

"Nous avons pris la ligne de Goma à pied ; Alors nous sommes arrivés hier vers 18h. J’ai un mari et trois enfants. Mais je ne sais pas où il se trouve actuellement. Nous étions ensemble. Quand nous avons quitté précipitamment la maison en ordre dispersé, il tenait l'un de nos enfant. On pouvait entendre les coups de feu. Mais je ne sais pas où il est passé tellement qu'on était nombreux", témoigne Yvonne.

Ces personnes déplacées ont besoin de toute urgence d’eau, de nourriture, d’assistance médicale, d’abris et autres bien de première nécessité, selon les humanitaires.

En réaction, les habitants de la ville de Goma sont descendus dans les rues le 30 et 31 octobre pour condamner le soutien présumé du Rwanda au Mouvement du 23 mars (M23). 

Dans leurs revendications, certains manifestants ont demandé l’intervention de la Russie et de la Chine pour arriver à mettre fin aux tueries dans cette partie de la République démocratique du Congo.

Le gouvernement provincial du Nord-Kivu a, dans une communication diffusée à la télévision nationale, demandé à la population de ne pas organiser de manifestation afin de ne pas donner l’occasion à d’autres groupes armés de semer encore plus d’insécurité dans la zone.

Les autorités congolaiseses accusent les rebelles du M23 d’être soutenus par l’armée rwandaise, ce que rejette Kigali. A son tour, le Rwanda accuse l’armée congolaise de prêter main forte aux rebelles hutu rwandais, FDLR, accusation que Kinshasa refute.

C’est depuis juin dernier que les rebelles du M23 ont pris le contrôle de la cité frontalière de Bunagana.

La réaction de la RDC

Félix Tshisekedi

Crédit photo, Boniface Muthoni/SOPA Images/LightRocket via Getty Images

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Face à cette progression rapide des rebelles du M23 sur le territoire congolais en moins d’une semaine, le président Félix Tshisekedi a convoqué de toute urgence une réunion élargie du Conseil supérieur de défense pour évaluer la situation.

« Le Président de la République a d'abord réuni les membres du gouvernement originaires de cette partie du pays. Ensuite, il a présidé la réunion du conseil supérieur de la défense, a l’issue de laquelle le vice-premier ministre, ministre des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, a été instruit pour notifier à l'ambassadeur rwandais son expulsion, ce qui a été fait aujourd'hui », a rapporté Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement au cours d’un point de presse tenu à le 31 octobre dans la soirée à Kinshasa.

C’est dans l’après-midi du 31 octobre que Vincent Kagera, ambassadeur rwandais en RDC a quitté le pays.

« Ici, nous dénonçons cette attitude belliqueuse de Kigali pour laquelle nos forces armées répondront jusqu'au sacrifice suprême pour qu'aucun centimètre carré de la République démocratique du Congo ne puisse être cédé », a précisé le porte-parole congolais.

La réplique du Rwanda

Dans un communiqué, le gouvernement Rwandais, a noté avec regret, la décision de Kinshasa d'expulser Vincent Kagera. Pour le Rwanda, le gouvernement de la RDC continue de faire porter au Rwanda la responsabilité de ses propres échecs de gouvernance et de sécurité.

Les forces de sécurité rwandaises à la frontière avec la RDC sont désormais placées en état d’alerte, selon le communiqué, et continuent de surveiller l'escalade congolaise. Kigali promet de donner prochainement sa position en réponse aux décisions prises par Kinshasa.

Paul Kagame

Crédit photo, Boniface Muthoni/SOPA Images/LightRocket via Getty Images

En juin dernier, plusieurs décisions avaient déjà été prises contre le Rwanda. Le gouvernement avait suspendu tous les protocoles d’accord, accords et conventions conclus avec son voisin.

Autres réactions

La MONUSCO a condamné l’offensive des M23 qu’elle a qualifié d’inacceptable dans les localités de Kiwanja et Rutshuru et les attaques contre les populations civiles, dont les frappes ont occasionné des pertes en vies humaines.

La MONUSCO a également condamné la persistance des messages de haine et incitatifs à la violence, en hausse dans ce contexte de détérioration de la situation sécuritaire dans le Nord-Kivu et de détresse des populations civiles qui cherchent refuge vers des zones sécurisées.

Quatre casques bleus ont été blessés au cours de ces affrontements.

Au moins un camion appartenant aux forces de l'ONU a été brûlé dans la nuit de mardi à mercredi lorsque des "civils en colère" ont attaqué le convoi des forces qui se "retirait tactiquement" d'une zone prise par les rebelles du M23 après des affrontements. Un journaliste local a déclaré à la BBC que "des civils en colère" ont attaqué le convoi au-dessus de Kanyaruchinya, à moins de 10 km au nord de Goma, blessant certains membres du personnel de l'ONU dans le convoi. Dans un communiqué, la MONUSCO a déclaré que les casques bleus ont tiré pour disperser la foule et "ont réussi à quitter les lieux", ajoutant que deux de ses ingénieurs du Bangladesh ont été blessés. Mardi après-midi, les casques bleus - qui combattent aux côtés de l'armée nationale - ont déclaré qu'ils se retiraient "stratégiquement et tactiquement de Rumangabo".

Un camion de la Monusco en feu

Crédit photo, Monusco

La Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo a annoncé dans un communiqué avoir élevé le niveau d'alerte de ses troupes pour soutenir l'armée congolaise.

Pour sa part, l'Union africaine (UA) s’est déclarée extrêmement préoccupée par la détérioration de la situation sécuritaire dans l'est troublé de la République démocratique du Congo et a appelé à un cessez-le-feu immédiat.

Elle a demandé à toutes les parties de respecter le droit international, la sécurité des civils et la stabilité aux frontières de tous les pays de la région, peut-on lire dans un communiqué conjoint signé par le président en exercice de l'Union africaine, le président sénégalais Macky Sall, et le président de la Commission de l'UA, Moussa Faki Mahamat.

L’UA recommande à toutes les parties de participer de bonne foi au troisième Dialogue de paix inter-congolais qui se tiendra à Nairobi du 4 au 13 Novembre 2022. 

Capture d'écran communiqué Union africaine

Il en est de même des États-Unis qui condamnent fermement la reprise des combats par le groupe armé du Mouvement du 23 mars (M23) en République démocratique du Congo et déplorent les souffrances humaines, notamment les déplacements forcés et les tueries de civils.

Les États-Unis appellent à la cessation immédiate des hostilités et au respect des droits de l'homme ainsi que du droit international humanitaire. 

L’Union européenne, a dans un tweet, dit s’associer aux communiqués de l’Union africaine et du Secrétaire général des Nations Unies à la suite de la recrudescence des violences dans l’Est de la RDC. Elle affirme sa solidarité à l’égard des milliers de civils à nouveau durement impactés par ces violences.

Le Président congolais Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, avait reçu le 30 octobre dernier, l’envoyé spécial du Président angolais Joao Lourenço. Tete Antonio, ministre des Relations Extérieures de l'Angola, a déclaré, au sortir de cette rencontre, que son message s'inscrivait dans le cadre de la concertation permanente entre les deux chefs d'État sur la coopération bilatérale mais aussi sur les dossiers liés à la Paix et la Sécurité dans l'Est de la RDC.

« Le Président Lourenço assure la médiation entre la RDC et le Rwanda dans le cadre de la CIRGL se poursuit afin de trouver une solution pacifique au différend entre Kinshasa et Kigali via l'application de la feuille de route de Luanda établie en juillet 2022 », a affirmé l’envoyé spécial angolais à la presse congolaise.

Quelle lecture faire de ces derniers évènements ?

Le retour des combats peut s’expliquer par trois faits, selon l’analyste politique congolais Christian Moleka.

Christian Moleka

Crédit photo, Christian Moleka

Légende image, Christian Moleka

Il s’agit tout d’abord de l’ambiguïté du gouvernement congolais dans sa stratégie sécuritaire dans la sous-région.

« Au début de son mandat le président Félix Tshisekedi avait commencé par un rapprochement bilatéral avec Kagame, avec les M23. Ensuite, il a fait un rétropédalage qui a fait que plusieurs mécanismes qui étaient développés, avaient été stoppés », a expliqué l’analyste congolais.

Ensuite, il y a l’isolement de Paul Kagame et sa volonté de garder une mainmise dans l’agenda sécuritaire dans l’est du Congo.

Le Rwanda considère les rebelles Hutu rwandais du FDLR, actifs en RDC, comme un danger pour sa sécurité.

A en croire les propos de Christian Moleka, Kinshasa a privilégié une coopération bilatérale avec l’armée ougandaise entraînant des conséquences économiques qui réduisent l’influence du Rwanda dans la partie est du pays. Des projets comme celui de la construction de la route Kasindi-Goma-Butembo, ce qui développement un partenariat économique entre les deux pays au détriment du Rwanda qui est en guerre d’influence et de positionnement contre l’Ouganda autour de beaucoup de projets notamment celui du chemin de fer.

« La reprise des combats correspond avec le déploiement des forces ougandaises et les travaux de la route du poste frontalier de Kasindi », fait remarquer l’analyste congolais.

Et la troisième chose, selon lui, c’est le refus de Kinshasa de négocier avec les rebelles du M23.

L’option militaire sert à imposer ce dialogue que le président congolais refuse.

L’Angola a toujours cherché à faire le pont depuis la prise de Bunagana.

Pour Christian Moleka, l’Angola le fait avec l’appui de l'Union africaine et du gouvernement Américain.

Depuis la mise en œuvre de la feuille de route et des rencontres, il y avait certainement très peu d’avancée et le but de l’Angola aujourd’hui est d’emmener les deux parties à la table de négociation et tenter d'activer la mise en œuvre de la feuille de route afin d’apporter une réponse diplomatique à la crise sécuritaire.