Vous visualisez une version texte de ce site web qui utilise moins de données. Voir la version principale du site, avec toutes les images et vidéos.
Ce que l’on sait de l’arrestation en Norvège de Cho Ayaba, leader séparatiste anglophone camerounais
- Author, Chérif Ousman MBARDOUNKA à Dakar & Paul Njie à Yaoundé
- Role, BBC Afrique
Connu pour être l'un des leaders les plus puissants des séparatistes anglophones au Cameroun, Cho Ayaba est en garde à vue depuis ce jeudi après son arrestation mardi. Son extradition vers son pays d'origine n'est pas à exclure.
Un leader séparatiste camerounais a été arrêté en Norvège pour son rôle présumé dans le conflit armé en cours dans le pays d'Afrique centrale.
Unité chargée d'enquêter sur les crimes de guerre et crimes contre l'humanité, la police criminelle norvégienne (Kripos) a indiqué qu'elle avait arrêté mardi "un homme d'une cinquantaine d'années", dont elle n'a pas donné le nom.
"Kripos estime que le suspect a un rôle central dans un conflit armé en cours au Cameroun", a-t-elle expliqué dans un communiqué.
Lucas Ayaba Cho a été arrêté mardi sur la base d'"accusations fondées sur ses diverses expressions sur les médias sociaux", a précisé son avocat à la BBC.
Un fonctionnaire camerounais a déclaré à la BBC que la Norvège et le Cameroun avaient conclu un accord de sécurité qui pourrait permettre l'extradition de Cho dans les prochains jours.
Cho est une figure influente d'un mouvement anglophone qui milite pour son indépendance du Cameroun.
End of A lire aussi sur BBC Afrique:
Mercredi, les enquêteurs norvégiens ont demandé sa garde à vue au Tribunal de district d'Oslo.
S'il est reconnu coupable au Cameroun, Cho pourrait être condamné à 30 ans de prison.
Emmanuel Nsahlai, un avocat représentant certaines victimes de la crise anglophone au Cameroun, a salué l'arrestation de M. Cho comme une "victoire significative" contre la violence séparatiste au Cameroun.
"Cette arrestation marque une étape cruciale pour le tenir responsable de ses actes et rendre justice aux victimes de sa violence", a déclaré M. Nsahlai.
Ce jeudi, Ayaba Cho a été placé en détention provisoire pour quatre semaines. Morten Engesbak, son avocat norvégien, a affirmé que l'homme nie toute culpabilité pénale. Il plaide non coupable et estime que l'accusation repose sur une mauvaise compréhension de la situation au Cameroun et de son rôle.
Qui est Lucas Ayaba Cho ?
Cho, qui se décrit lui-même comme un leader de la libération, est l'un des principaux leaders séparatistes à l'origine du conflit dans les régions anglophones du Cameroun.
Âgé de 52 ans, il dirige le Conseil de gouvernement de l'Ambazonie (AGovC), branche politique des Forces de défense de l'Ambazonie (ADF), l'un des nombreux groupes armés, mais aussi l'un des plus connus, cherchant à obtenir son indépendance du Cameroun.
Il dirige son mouvement depuis sa base en Norvège, où il est soupçonné d'avoir ordonné un récent confinement de deux semaines dans le cadre de la campagne de boycott des écoles menée par les séparatistes.
Connu pour son franc-parler et son intransigeance, il a fait l'objet de critiques après que des combattants de l'ADF ont récemment pris pour cible des chauffeurs de taxi dans la région du nord-ouest, leur ordonnant de changer la couleur de leurs véhicules du jaune au blanc et bleu - les couleurs du drapeau de l'État sécessionniste d'Ambazonie qui est en projet. Certains de ceux qui ont refusé ont vu leur véhicule brûlé.
Le conseil de gouvernement de l'Ambazonie de Cho a imposé une "taxe de libération" qui oblige les personnes vivant dans les régions anglophones rétives à payer une certaine somme d'argent pour financer le conflit contre le gouvernement.
En janvier 2017, il a déclaré avoir survécu à une tentative d'assassinat après s'être entretenu avec d'autres dirigeants séparatistes en Belgique.
Son radicalisme anti-institutionnel n'est pas apparu avec l'éclatement de la crise anglophone en 2016. C'est un trait de caractère qui remonte aux années 1990, lorsqu'il a été expulsé de l'université de Buea pour avoir participé à des manifestations contre une augmentation des frais de scolarité.
Cho n'est pas le premier dirigeant séparatiste à être arrêté à l'étranger dans le cadre des violences commises au Cameroun.
Depuis le début du conflit, le gouvernement camerounais a exhorté les pays étrangers accueillant des dirigeants séparatistes à faciliter leur rapatriement dans leur pays d'origine afin qu'ils soient jugés pour leur rôle dans les violences actuelles.
En 2018, Julius Sisiku Ayuk Tabe, le chef du mouvement séparatiste anglophone, et 46 autres personnes ont été arrêtés au Nigéria, puis extradés vers le Cameroun.
Une crise séparatiste
Les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun, peuplées principalement par la minorité anglophone, sont le théâtre, depuis fin 2016, d'un conflit sanglant entre des mouvements armés qui en réclament l'indépendance et des forces de l'ordre massivement déployées par le Président Paul Biya.
Le conflit a éclaté fin 2016 après que les autorités ont violemment reprimé des manifestations pacifiques d'anglophones qui représentent environ 20% de la population et qui s'estiment ostracisés et marginalisés par le pouvoir central francophone.
Les groupes armés séparatistes comme l'Ambazonia Defense Forces (ADF), dont Lucas Cho Ayaba a été l'un des chefs, affrontent régulièrement l'armée camerounaise. Ils se livrent fréquemment à des enlèvements de civils, y compris des fonctionnaires.
Les civils sont pris en tenaille et victimes d'exactions commises par les deux camps, selon des ONG internationales et l'ONU.
Le conflit a fait plus de 6.000 morts et forcé plus d'un million de personnes à fuir leur domicile, selon International Crisis Group (ICG).
L'avocat Emmanuel Nsahlaï avait déposé plainte aux États-Unis où il exerce contre M. Cho Ayaba et l'État norvégien.
Il avait également demandé une enquête au procureur de la Cour pénale internationale (CPI) en février 2024 et en avait informé l'ambassade de Norvège à Washington qui avait assuré être "déterminée à lutter contre l'impunité des auteurs des crimes les plus graves qui affectent la communauté internationale dans son ensemble et coopère étroitement avec la CPI" selon un courrier transmis par l'avocat et consulté par l'AFP.
C'est la première fois que la Norvège arrête un individu sur des soupçons d'incitation à commettre des crimes contre l'humanité, un chef d'accusation passible de 30 ans de prison.
"La Norvège a la responsabilité internationale de s'assurer qu'elle n'est pas un refuge pour les personnes qui commettent des crimes de guerre ou des crimes contre l'humanité, a déclaré Anette Berger, la procureure chargée de l'affaire.
"Nous sommes au début de l'enquête et plusieurs mesures d'investigation doivent encore être prises", a précisé Anette Berger.
Selon NRK1, la télévision publique norvégienne, un porte-parole du ministère camerounais des Affaires étrangères a indiqué que le gouvernement camerounais était disposé à travailler avec les autorités norvegiennes sur cette affaire.
Les enquêteurs norvégiens sont cependant invités au Cameroun pour rassembler des preuves et interroger les témoins.
Pour l’heure, le Cameroun n'a pas encore décidé s'il demanderait ou non l'extradition de Cho Ayaba.