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Crise Anglophone : comment les groupes armés étrangers changent la donne au Cameroun?
- Author, Armand Mouko Boudombo
- Role, Journaliste BBC Afrique
Les autorités camerounaises affirment pour la première fois que les séparatistes anglophones bénéficient de l'appui des terroristes venus de l'extérieur. La BBC vous en dit plus sur cette nouvelle donne qui peut faire prendre une tournure différente à cette crise qui secoue le Cameroun depuis 2016.
Dans un communiqué publié lundi dernier, le colonel Cyrille Atonfack Nguemo, porte-parole de l'armée camerounaise, annonce officiellement, une nouvelle étape dans la guerre que l'armée camerounaise mène contre les séparatistes des régions anglophones du nord-ouest et du sud-ouest.
Rendant compte de l'attaque survenu le 16 septembre dans le département du Ngo-Ketundja, l'un des départements du nord-ouest anglophone du pays, le colonel Cyrille Atonfack Nguemo annonce que les séparatistes ont attaqué « à l'aide d'un engin explosif improvisé (Eei) et d'un lance-roquettes antichar (Lrac), les insurgés ont immobilisé les véhicules de l'armée », puis ils ont ouvert le feu sur les forces de défense, « sérieusement incapacités par la déflagration des charges explosives ».
Que s'est-il passé ?
L'attaque est survenue alors que l'équipe de l'armée était en reconnaissance dans la zone, selon l'armée.
Quatre jours plus tôt, une autre patrouille de l'armée est tombée sur des engins improvisés dans le département du Bui, dans la même région du nord-ouest anglophone, en crise depuis 2016, tout comme celle du sud-ouest.
Le bilan des deux attaques est d'une quinzaine de morts côté soldats, et a coûté la vie plusieurs civils, trois voitures de l'armée ont également été endommagées » précise le communiqué du porte-parole, qui dénonce « une innommable barbarie, au mépris du droit international humanitaire ».
C'est le bilan le plus lourd que l'armée camerounaise essuie dans ce conflit qui dure depuis cinq ans maintenant.
L'armée attribue cela à l'usage de « nouveaux armements, qui consacre indubitablement un changement de paradigme dans les opérations en cours », d'autant plus que « la montée en puissance de ces groupes terroristes… découle en grande partie de leur jonction avec d'autres entités terroristes opérant hors du pays » précise le communiqué de l'armée.
Aide extérieure
Joint par la BBC, le porte-parole des forces de défense camerounaise n'a pas voulu apporter de plus amples informations sur les groupes qui collaboreraient avec les séparatistes anglophones.
L'on ne sait donc pas s'il s'agit d'un seul, ou de plusieurs groupes armés, encore moins où ils se trouvent.
Réagissant à ce communiqué de l'armée camerounaise, le média de propagande de Ambazonia defense forces, l'un des bras armés des séparatistes anglophones s'est félicité de ce « revers infligé au chasseur devenu chassé », faisant référence à l'armée.
Le média confirme par ailleurs l'alliance avec un groupe armé dénommé IPOB.
"Le conseil de gouvernement d'Ambazonia a conclu un accord avec le peuple autochtone du Biafra (IPOB) l'année dernière", peut-on lire dans l'article.
La date de la signature n'est pas précise.
Mais dans une vidéo publiée le 9 avril dernier sur la page facebook Ambazonia Defense Forces, on peut voir Cho Ayaba, le leader du Conseil de gouvernement d'Ambazonia, l'un des deux principaux groupes séparatistes anglophones, et le célèbre leader biafrais Nnamdi Kanu, annonçant une alliance « stratégique et militaire ».
Les deux leaders séparatistes expliquent que "les deux groupes travailleront à la sécurisation de leur frontière commune et assureront un échange ouvert d'armes, de renseignements et de personnel".
Que peuvent ces deux groupes ensemble?
Les analystes sont partagés. « Pour le moment, l'apport de cette alliance sur le terrain en zone Anglophone n'est pas encore clair », lance Elvis Arrey, analyste principal pour le Cameroun au groupe de recherche International Crisis Group.
Il ne faudrait pas minimiser cette initiative qui offre aux deux groupes une base arrière, pense Raoul Sumo Tayo, historien et spécialiste des questions de sécurité dans la région.
Une alliance entre les deux, ajoute-t-il, « leur garantit mutuellement l'accès aux ravitaillements en armes et en munitions, ainsi que des zones de repli qui servent autant de points d'appui ».
Surtout que les zones concernées étaient « des espaces où l'armée camerounaise était pratiquement absente avant l'insurrection et de ce fait, elle en a une connaissance extrêmement limitée » explique-t-il.
Comment réagissent les autorités camerounaises ?
Yaoundé semble prendre le problème au sérieux. Les autorités du pays annoncent un changement de stratégie dans leur mode d'intervention militaire dans la zone, sans donner de détails.
"Je ne saurai ici vous donner les détails des réajustements et actions appropriées qui vont être déployés sans délais", déclare le ministre camerounais de la Défense, Joseph Beti Assomo, lors de sa visite dans la région le 22 septembre.
Fin août, les autorités du Cameroun et leurs homologues du Nigeria ont convenu d'intensifier la sécurité à leur longue frontière, menacée par les séparatistes, mais aussi, par les exactions de Boko Haram.
Proximité Géographique
Sur la carte, le sud-est du Nigeria est collé aux régions anglophones du Cameroun. Les deux territoires ont aussi en commun le delta du Niger.
C'est une zone forestière avec une large façade maritime de plus de 250 kilomètres. A l'époque coloniale, de nombreuses voies fluviales et bras de mer, ont été des voies de pénétration en Afrique centrale.
C'est dans cette zone que les séparatistes du Nigeria veulent créer un Etat du Biafra pour les Igbo. Entre 1967 et 1970, une guerre brutale d'indépendance a opposé l'armée fédérale aux sécessionnistes.
Remportée par l'armée, elle a coûté la vie à au moins un million de personnes, selon des chiffres de l'ONU et de plusieurs organisations de défense des droits de l'homme.
Depuis lors, les cellules séparatistes dormantes sont restées présentes.
Au Cameroun, c'est une guerre née des revendications corporatistes des avocats et enseignants anglophones en 2016, qui a réveillé les relents séparatistes de certains Camerounais, qui n'ont jamais digéré la séparation de leur province d'avec le Nigeria avec qui ils ont été administrés par l'Angleterre, pendant la période coloniale.
Les hostilités lancées en 2016 ont causé le déplacement de centaines de milliers de civils, et le décès de centaines d'autres, ainsi que des soldats camerounais.
Armement lourd
D'où viennent donc les armes de plus en plus « lourdes » dont disposent les séparatistes ?
Des attaques contre les forces de défense et de sécurité, pense Elvis Arrey, analyste d'International Crisis Group.
"De ces attaques, ils (les séparatistes) ont pu récupérer les armes comme nous avons vu dans les images des clashs récents, mais aussi à travers la frontière, d'autres proviennent du Nigeria".
Des armes à destination de la zone anglophone du Cameroun ont souvent été saisies par les autorités nigérianes.
En 2018, 40 personnes présumées impliquées dans le trafic d'armes en direction de cette zone avaient été arrêtées au Nigeria.
Raoul Sumo estime que leur zone de provenance serait "vraisemblablement, des pays dans lesquels vit une importante diaspora anglophone".
On se souvient qu'aux États-Unis, par exemple, des Camerounais originaires des régions anglophones ont été inculpés pour leur implication dans le trafic d'armes vers les zones anglophones de leur pays d'origine.
Le delta du Niger, avec ses multiples bras de fleuve dans la forêt et ses multiples ports clandestins, est très peu contrôlé, en attestent des témoignages de la douane camerounaise. Il est fort probable que les armes transitent par-là.
Raoul Sumo rappelle aussi qu'avant "la crise dans les régions anglophones, la zone du delta du Niger était un important hub pour le trafic d'armes dans la sous-région".