Pourquoi l'opposition rejette-t-elle la 5e République au Togo au moment où le mandat de Faure Gnassingbé prend fin ?

Faure Gnassingbé, le chef de l'Etat togolais passant en revue une troupe avec des véhicules en arrière-plan

Crédit photo, Assemblée nationale togolaise/Facebook

Légende image, Le quatrième mandat de Faure Gnassingbé, le chef de l'Etat du Togo, prend fin le 3 mai.
    • Author, Isidore Kouwonou
    • Role, BBC Afrique

Le quatrième mandat de Faure Gnassingbé, le chef de l'Etat du Togo, prend fin le 3 mai. C'est également la fin du régime semi-présidentiel que le pays a connu depuis son indépendance. Une nouvelle Constitution, votée par des députés et promulguée le 6 mai 2024, a basculé le pays dans un régime parlementaire.

Le Togo s'apprête donc à entrer dans la 5e République en mai prochain. Il n'y aura plus d'élection présidentielle au suffrage universel direct pour élire le président de la République selon la Constitution adoptée par référendum par le peuple togolais en 1992.

Au contraire, la nouvelle Constitution votée l'année dernière stipule qu'un président du Conseil des ministres qui aura désormais tous les pouvoirs d'Etat, sera élu par le Parlement réuni en congrès avec les sénateurs.

Et cette nouvelle Constitution, depuis son vote, est contestée par l'opposition et des organisations de la société civile à travers des manifestations dont la plupart ont été interdites par le régime togolais.

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« La Ve République est un acte de viol, autrement dit, sans consentement, qu'on fait subir au peuple Togolais. En remplaçant la Constitution nuitamment, et en catimini sans de claires explications, sans consulter le peuple, on a donc méprisé ce peuple et on a violé la conscience de chaque citoyen », indique Nathaniel Olympio, porte-parole de « Touche Pas A Ma Constitution », un mouvement qui se lève contre la 5e République au Togo.

Depuis quelques jours, des personnalités du régime de Lomé sillonnent le pays pour une campagne de sensibilisation des populations sur la nouvelle gouvernance de la 5e République avec pour thème « Découvrir, vivre et s'engager pour la 5ème République ».

« Un manque d'information pourrait entraîner des incompréhensions ou des résistances face aux réformes en cours. Il est essentiel que chaque citoyen comprenne ses droits et devoirs ainsi que les mécanismes de gouvernance mis en place », a déclaré le ministre en charge des Droits de l'homme, Pacôme Adjourouvi lors du lancement de cette campagne.

Qui sera le président du Conseil des ministres ?

Les Sénateurs lors de leur première session ordinaire

Crédit photo, Assemblée nationale togolaise/Facebook

Légende image, Selon la nouvelle constitution votée l'année dernière, le président du Conseil des ministres sera élu par le parlement réuni en congrès avec les sénateurs

Lors d'un rassemblement au nord du pays il y a quelques semaines, le ministre en charge de la Fonction publique, membre du parti au pouvoir, Gilbert Bawara a adressé un « mot de gratitude et de reconnaissance envers le président de la République, notre prochain président du Conseil, Faure Essosimna Gnassingbé ».

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Cette déclaration a provoqué un remue-ménage au sein de l'opinion nationale au Togo, notamment l'opposition et des acteurs de la société civile qui accusent le ministre de se substituer aux institutions pour annoncer la prochaine personnalité qui va diriger le pays.

Mais ce dernier a répliqué en faisant savoir qu'il n'a fait que dire ce que prévoit la nouvelle Constitution contestée par l'opposition. En effet selon cette loi, le prochain président du Conseil des ministres, celui qui détiendra tous les pouvoirs au détriment du président de la République, sera le chef du parti majoritaire à l'Assemblée nationale.

Or, Faure Gnassingbé, à la tête du pays depuis 2005 suite au décès de son père Gnassingbé Eyadéma, est le chef du parti majoritaire, Union pour la République (UNIR), et donc c'est lui qui sera élu en tant que président du Conseil par le Parlement réuni en congrès avec les sénateurs. Le président de la République, également élu par ce congrès, aura un titre honorifique.

C'est ainsi que Faure Gnassingbé qui a déjà fait 20 ans à la tête du pays, sera maintenu à la faveur de la nouvelle constitution de la 5e République. Ce que rejettent l'opposition et la société civile togolaise.

« Un désordre politique », selon l'opposition

Nathaniel Olympio, porte-parole du front "Touche Pas A Ma Constitution"

Crédit photo, Nathaniel Olympio

Ouro-Akpo Tchatikpi, l'un des acteurs qui ont lancé les manifestations simultanées à travers le pays en 2017, indique à BBC Afrique que le changement de la Constitution ne s'est pas opéré dans les règles de l'art aussi bien sur la forme que dans le fond.

Sur la forme, souligne-t-il, les députés qui ont adopté la Constitution de la 5e République ne sont pas habilités à le faire compte tenu du fait que leur mandat était déjà expiré quelques mois auparavent.

Dans le fond, le changement de constitution « est intervenu en violation flagrante d'un certain nombre d'articles de la 4ème République, en l'occurrence l'article 59 qui stipule que : Le président de la République est élu au suffrage universel, libre, direct, égal et secret pour un mandat de cinq (05) ans renouvelable une seule fois. Cette disposition ne peut être modifiée que par voie référendaire ».

« Pire, tout se passe sans que le peuple souverain ne soit préalablement informé, sans compter l'objectif visé des tenants du pouvoir qui non seulement veulent s'accrocher indéfiniment au pouvoir ad vitam æternam, mais aussi et surtout leur volonté à peine voilée de la monarchisation prochaine de notre pays que nous aimons tant. Raison de notre rejet systématique de cette constitution dite de 5ème République ».

Pour Nathaniel Olympio, « c'est un désordre politique qu'a créé le régime ». L'opposition compte sur la mobilisation du peuple pour un rejet complet de la nouvelle constitution. « Notre rôle en tant que leader d'opinion est de continuer inlassablement à maintenir vivace la flamme de la contestation, vaille que vaille », dit-il.

Et d'ajouter : « Le régime a créé trop de frustrations, de tribulations et d'exactions au sein de la population depuis des décennies, mais le remplacement de la Constitution sans consulter le peuple est la goutte d'eau de trop ».

Le porte-parole du front « Touche Pas A Ma Constitution » ajoute que cette mobilisation à travers quelques manifestations qui ont pu se tenir, commence par mettre le régime en difficulté.

« Le régime perd sa sérénité sous la pression des Togolais. Il en est réduit à emprisonner des jeunes de 18 ans pour une simple vidéo Tik Tok exprimant leur désapprobation sur ce remplacement de la Constitution. Un autre citoyen, Affectio, activiste poète, est jeté en prison pour avoir écrit tout bonnement un poème sur le même sujet. Rendez-vous compte un peu de l'absurdité, de l'aberration de la situation ! Le pouvoir interdit les manifestations et même des conférences de presse », confie M. Olympio.

Selon lui, le régime ne serait pas en train de sillonner le territoire aujourd'hui, voulant expliquer les raisons de ce changement aux populations s'il n'y avait pas eu cette mobilisation. « Après avoir promulgué leur nouvelle Constitution il y a un an, ils organisent actuellement une tournée dans le pays pour expliquer les fondements de leur nouvelle République. Il y a quelque chose d'illogique dans un tel agenda. Ce sont des indicateurs qui montrent que la pression porte des fruits », fait-il savoir.

A l'instar de son mouvement, d'autres comme le principal parti de l'opposition, l'Alliance nationale pour le changement (ANC) et son allié les Forces démocratiques pour la République (FDR) et le Front citoyen Togo Debout, une organisation de la société civile, organisent également des manifestations dans le pays pour contester la 5e République.

Cependant, nombre d'analystes politiques ne comprennent pas pourquoi toutes ces actions de l'opposition ne s'inscrivent pas dans une dynamique unitaire afin de constituer un poids conséquent face au régime.

Soutien international

L'opposition togolaise, pour se faire écouter et maintenir la pression sur le régime de Lomé, emploie des voies diplomatiques dans le but d'expliquer à l'opinion internationale la réalité de la situation dans le pays.

M. Olympio cite pour exemple la gauche du Parlement européen qui s'est exprimée publiquement sur la situation politique au Togo, notamment sur la question des droits humains.

Egalement l'eurodéputé luxembourgeois, Fernand KARTHEISER qui a adressé une correspondance à l'ambassadeur du Togo au Benelux pour interpeller le gouvernement togolais sur la question de l'Etat de droit.

Il y a quelques jours, selon lui, une proposition de résolution du parlement européen « invite les autorités togolaises à assurer la promotion et la protection des principes fondamentaux des droits de l'homme et des peuples ».

« Cette année, le Togo a perdu 400 millions de dollars de dons du Millennium Challenge Account (MCC), un programme américain fondé sur des critères de bonne gouvernance. Une sanction silencieuse mais cinglante », souligne-t-il, avant d'ajouter que « ce sont là les prémisses de résultats encourageants, et nous poursuivons nos actions diplomatiques pour accentuer également la pression internationale sur ce régime nocif ».

Insuffler un dynamisme dans la vie politique du pays avec la 5e République

Pacôme Adjourouvi, ministre togolais en charge des Droits de l'homme, lors d'une séance à l'Assemblée nationale

Crédit photo, Assemblée nationale togolaise/Facebook

Légende image, Pour le ministre en charge des Droits de l'homme, Pacôme Adjourouvi, la 5e République aura l'avantage de renforcer la gouvernance démocratique, assurer une meilleure représentativité des citoyens et permettre une structuration optimisée des institutions de la République

De l'autre côté, les arguments ne manquent pas pour justifier la nécessité de basculer le Togo dans une nouvelle République. L'exercice commencé après le vote de la nouvelle constitution est d'expliquer aux Togolais que la nouvelle donne va changer le visage du pays.

C'est ainsi que dans leur démarche, les émissaires de Faure Gnassingbé ne cessent d'affirmer que la 5e République permettra de dynamiser la vie politique du pays et d'amorcer le développement que le pays n'a pas connu depuis 20 ans qu'il est à la tête du Togo, selon l'opposition.

Il s'agira, à en croire le ministre en charge de la Fonction publique, Gilbert Bawara, d'intensifier la lutte contre la corruption pour rentabiliser et revaloriser les ressources du pays, de revoir la politique vis-à-vis de la jeunesse et d'autres couches vulnérables dans le pays, de la réduction de la pauvreté, de la relance de la politique des grands travaux avec la construction d'infrastructures hospitalières, éducatives, routières modernes.

Pour le ministre en charge des Droits de l'homme, Pacôme Adjourouvi, la 5e République aura l'avantage de renforcer la gouvernance démocratique, assurer une meilleure représentativité des citoyens et permettre une structuration optimisée des institutions de la République.

Mais toutes ces explications peinent à convaincre l'opposition pour qui la constitution de la 5e République qui bascule le Togo dans un régime parlementaire, est « une voie sans issue ».

« C'est une impasse ou un cul de sac à telle enseigne que les institutions telles la présidence de la République et celle du Conseil des ministres sont par conséquent obsolètes ou caduques. Elles ne sauront servir de base pour une quelconque alternance », déclare Ouro-Akpo Tchatikpi.

Il ajoute, interpellant les tenants du régime togolais : « Aux tenants du pouvoir en général et au Président de la République en particulier, je voudrais humblement profiter pour plaider la cause de tout un peuple épris de paix et de justice. Il s'agit de dire qu'au-delà de tout ce qui se trame actuellement sur le terrain en termes de la 5ème République, le cœur de l'écrasante majorité des Togolais n'y est pas, une autre voie est possible pour le Togo ».