Qu’est-ce que le colonialisme vert ?

Une femme et un unfant Batwa

Crédit photo, Eric Lafforgue via Getty images

Légende image, Membres de la tribu Batwa dans le village de Cyamudongo au Rwanda
    • Author, Papa Atou Diaw
    • Role, BBC Afrique

Les Batwa en Ouganda sont une communauté qui a vécu comme des chasseurs-cueilleurs dans leur forêt pendant des siècles. Mais dans les années 1990, elle a été expulsée par le gouvernement dans le but de protéger les gorilles de montagne qui vivent sur les mêmes terres.

‘’Je souhaite revenir à la façon dont nous vivions’’, déclare Eric Tumuhairwe, un membre de la communauté Batwa. 

Son souhait est de retrouver la terre de ses ancêtres. 

Selon l'Organisation des Nations Unies, environ 1,6 milliard de personnes – dont environ 70 millions de cultures autochtones, dépendent des forêts pour assurer leur subsistance.

Cependant, l'organisation rapelle aussi que près d'un demi-million d'hectares de forêts sont détruits chaque année en Zambie. Cette dernière et la République démocratique du Congo sont considérées comme particulièrement vulnérable. 

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) estime que la déforestation contribue à hauteur de 17% des émissions de gaz mondiales à effet de serre.

Les expulsions des communautés comme celle des Batwa pour protéger les animaux ou l’environnement est, selon le chercheur Guillaume Blanc, la conséquence d’un vieil héritage colonial : le colonialisme vert.

Qu’est-ce que le Colonialisme vert ?

Le chercheur français Guillaume Blanc, auteur du livre ‘’L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Eden africain’’, considère que le colonialisme vert est né d’un mythe datant de la période de la colonisation. 

Il s’agit pour lui d’une vision fantasmée de ‘’l’Afrique verte, vierge, sauvage mais malheureusement surpeuplée, dégradée qu’il faut absolument protéger des Africains.’’ 

Ce qui justifie, selon lui, l’expulsion de populations entières des réserves qui deviendront plus tard des parcs nationaux.

Guillaume Blanc

Crédit photo, Guillaume Blanc

Légende image, Guillaume Blanc, auteur du livre ‘’L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Eden africain’’.

‘’Après la décolonisation, ce processus a continué. L'intention a changé, mais pas l'esprit’’, explique le chercheur. 

Aujourd’hui, selon lui, ce concept désigne ‘’l'action globale menée par des institutions comme l'Unesco, le WWF, qui cherchent à naturaliser l'Afrique par la force.’’ 

‘’Plutôt que d'essayer de résoudre la crise écologique comme elles font en Europe en soutenant les agriculteurs et les bergers qui occupent la nature, en Afrique, ces institutions s'efforcent de la déshumaniser’’, explique-t-il. 

‘’Des dizaines de milliers d'agriculteurs et de bergers sont expulsés pour vider les parcs et des millions d'autres sont punis d'amendes de peines de prison pour avoir cultivé la terre, fait paître leurs troupeaux’’, affirme M. Blanc.

En 2019, la World Wild Fund for nature (WWF) a été accusée de financer et de travailler avec des gardes anti-braconnage qui auraient torturé et tué des personnes dans des parcs en Asie et en Afrique, selon une enquête de Buzzfeed.

L'organisation mondiale de protection de la nature s’est engagée à ''faire mieux'' après ces accusations de violations des droits humains.

Cependant, selon Guillaume Blanc, les États africains qui ont hérité des parcs nationaux souvent mis en place en période colonial ont perpétué le même système.

Ils se sont appropriés cet héritage, d’après l’auteur, pour des raisons économiques puisque les parcs nationaux constituent une attraction touristique, par conséquent une manne financière.

Les parcs permettent également selon M. Blanc ‘’à ces États de planter le drapeau dans des territoires qu’ils peinent à contrôler.’’

Retrouver les terres ancestrales

Tout comme les Batwa, la communauté des pygmées de Buziralo en territoire de Kalehe en République démocratique du Congo qui vivaient dans le parc national de Kahuzi-Biega (PNKB) a également été expulsée de ses terres.

‘’Nous voulons retourner en forêt parce que c’est notre terre. Aujourd’hui nous n’avons plus de champ et notre communauté souffre beaucoup’’, affirme Philippe Libaku Kafundo à la BBC.

En 2018, un mouvement de retour de la communauté pygmée a été observé dans le PNKB.

Ce qui ne s’est pas fait sans heurts. Souvent accusé de braconnage, les pygmées se retrouvent parfois dans des situations de confrontations avec les gardes forestiers chargés de veiller sur le PNKB.

Philippe Libaku Kafundo

Crédit photo, Philippe Libaku Kafundo

Légende image, Philippe Libaku Kafundo

‘’Trois membres de notre communauté ont été envoyés en prison parce qu’ils ont rencontré dans le parc une patrouille d’écogardes’’, affirme M. Kafundo.

‘’Ils ont été traités comme des malfaiteurs qui détériorent le parc national de Kahuzi-Biega alors qu’ils se rendaient juste dans leur village qui se trouve dans le parc’’, poursuit-il.

Contacté par la BBC, les responsables du Parc National de Kahuzi-Biega ont préféré nous renvoyer aux informations publiées sur leur site.

On apprend sur le site du PNKB qu'en février 2022, le Wildlife Conservation Society (WCS) pour le Parc National de Kahuzi-Biega (PKNB) a exposé une nouvelle vision qui a pour but de ‘’transformer un lourd passé d’injustices à l’encontre des peuples indigènes en un modèle de conservation efficace basé sur les droits humains.’’

Un accord de partenariat public-privé est signé pour donner la priorité ‘’à la mise en place de mécanismes de gouvernance et de partage des revenus transparents et équitables, à la conception de systèmes de gestion des ressources naturelles qui soient équitables et culturellement adaptés, à des discussions sur les droits coutumiers et les droits des usagers, et à la conception d’un processus de réconciliation entre les Batwa et le gouvernement pour discuter des griefs et des injustices passés’’, renseigne le site du PNKB.

Braconniers pour les uns, chasseurs pour les autres

‘’Il faut distinguer le braconnage de ce que font traditionnellement les communautés autochtones c’est-à-dire qu’elles ont besoin de petits animaux pour survivre, cela ne signifie pas qu’ils vont s’attaquer à la flore pour survivre’’, affirme Franklin Bombwe.

Il est chargé des affaires juridiques au Centre d’accompagnement de pygmées et minoritaires vulnérables (CAMV). Son organisation accompagne la communauté de Libaku Kafundo.

Franklin Bombwe

Crédit photo, Franklin Bombwe

Légende image, Franklin Bombwe est responsable des affaires juridiques du CAMV.

Loin de détériorer l’environnement, selon lui, les pratiques traditionnelles de ces communautés autochtones incitent à protéger la nature.

Pour M. Kafundo et les siens, retrouver la terre de leurs ancêtres est primordial pour leur communauté. Loin de la forêt, leur mode de vie se retrouve totalement chamboulé. 

‘’Il y a également des médicaments que nous les pygmées cherchons dans la forêt, si nous ne sommes pas dans la forêt, nous ne pouvons pas le produire se plaint-il.

‘’C’est dans la forêt également que les pygmées peuvent organiser leurs manifestations culturelles’’, renchérit-il.

Alerter sur la situation des communautés autochtones

Des organisations comme celle de Francklin Bombwe, le CAMV alertent sur la condition de ces communautés autochtones qui ont été expulsées de leurs terres.

‘’Ils vivent maintenant dans des villages d’accueil et n’ont plus rien du tout. Ils n’ont pas à manger, ils n’ont pas de terre, ils ne savent pas faire de l’agriculture’’, explique M. Bombwe. 

Les pygmées qui vivaient de la chasse et de la cueillette se retrouvent dans l’obligation de trouver du travail afin de pouvoir subvenir à leurs besoins.

Franklin Bombwe

Crédit photo, Franklin Bombwe

Légende image, Franklin Bombwe

‘’Les communautés et leurs forêts ancestrales sont deux choses intimement liées. C’est dans leur forêt qu’ils peuvent facilement trouver à manger ce qui n’est pas forcément le cas aujourd’hui’’ explique affirme M. Bombwe. 

Pour pouvoir se nourrir, ils travaillent souvent comme main d’œuvre pour d’autres communautés. Selon Franklin Bombwe, leur faible niveau d’étude dû à la faible scolarisation des enfants fait que ‘’leur rémunération est dérisoire, par conséquent ces communautés ne parviennent pas à subvenir à leurs besoins.’’ 

Néanmoins, son organisation continue mener un plaidoyer afin de trouver une solution pour toutes les parties. 

Aujourd’hui, M. Kafundo et sa communauté continuent de clamer leur droit de vivre librement sur la terre de leurs ancêtres.

Ce qu’ils souhaitent plus que tout, c’est qu’on leur cède au moins une partie du PNKB afin que les siens puissent vivre comme le faisaient leurs ancêtres.