Pourquoi les humains, contrairement aux autres primates, n'ont pas le corps recouvert de poils?
La plupart des mammifères, dont nos plus proches parents, ont le corps entièrement recouvert de poils. Pourquoi n’est-ce plus notre cas ?

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Si une espèce aliène arrivait sur Terre et alignait les humains aux côtés de tous les autres primates, une des premières différences qu’ils observeraient – en plus de notre position droite et de notre mode de communication unique – serait le caractère en apparence imberbe de nos corps.
Comparé à la plupart des mammifères, les êtres humains sont, en effet, largement dénués de poils (à l’exception de rares individus…). Seule une poignée d’autres mammifères partage cette caractéristique – dont les rats-taupe nus, les rhinocéros, les baleines et les éléphants.
Mais comment nous sommes-nous retrouvés dans cet état de nudité ? Cela nous bénéficie-t-il aujourd’hui ? Et comment expliquer que certaines parties de notre corps sont toujours dotées de poils épais et denses ?
Les humains ont, en fait, beaucoup de poils : en moyenne, nous possédons environ cinq millions de follicules pileux répartis sur la surface de notre corps. Mais quasiment tous nos follicules produisent des cheveux vellus, fins et courts, avec des follicules peu profonds. A l’exception, évidemment, des poils plus profonds et épais que l’on retrouve sur la tête, les aisselles, les parties génitales et, notamment chez les hommes, sur le visage.

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« Techniquement, nous avons des poils sur tout le corps, mais ce sont des follicules miniaturisés », explique Tina Lasisi, biologiste anthropologiste à l’Université de Californie du Sud, et spécialiste de la science de la pilosité et de la peau. « Mais c’est miniaturisé à un point où cela a perdu sa fonction d’isolation thermique ».
Les scientifiques ne connaissent pas la raison exacte derrière ce changement d’un poil épais et crépu vers des cheveux vellus. Ils ne savent pas non plus précisément quand cela s’est produit. Mais plusieurs théories ont été émises à ce sujet.
Chez les scientifiques, la théorie dominante est celle du « refroidissement corporel », aussi connue comme l’hypothèse de la « savane » : le besoin croissant des premiers humains de thermoréguler leurs corps aurait conduit à la perte de leur pelage.
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Pendant la période Pléistocène, l’Homo erectus et plus tard les hominidés, auraient commencé à pratiquer la chasse à l’épuisement dans la savane, poursuivant leurs proies pendant de longues heures, jusqu’à les épuiser. Ils n’utilisaient pas encore d’outils sophistiqués, apparus plus tard dans le registre fossile. Cet exercice d’endurance les aurait rendus vulnérables à la surchauffe. La disparition des poils leur aurait permis de transpirer de manière plus efficaceet de se refroidir plus rapidement, sans faire de pauses.
Cette théorie est basée sur des études ayant relevé des mutations de certains gènes responsables de déterminer si des cellules se développeront en glandes sudoripares ou bien en follicules pileux. « Toutes ces choses ont un cheminement évolutionnaire connexe », selon Lasisi. « Si nous observons cela en combinaison avec ce nous pouvons déduire sur les gènes responsables de l’augmentation de pigmentation de la peau humaine, alors nous pouvons supposer en toute confiance qu’il y a 1.5 ou 2 millions d’années, les humains ont perdu leur pelage. »
Une théorie proche développée dans les années 1980 suggère que la modification vers une position droite bipède aurait diminué les bénéfices du pelage en termes de réfléchissement des radiations (mis à part sur notre tête). Comme nous transpirons mieux sans pelage, il est devenu relativement plus bénéfique de ne pas avoir de poils.

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Si la théorie du refroidissement corporel semble être sensée, et son mérite pourrait être bien réel, elle échoue dans certains domaines, selon Mark Pagal, professeur de biologie évolutive à l’Université de Reading.
« Lorsque vous étudiez notre chaleur corporelle sur une période de 24 heures, nous perdons plus de chaleur la nuit que nous le voulons. Donc l’effet net de la disparition de notre pelage est que nous sommes dans une sorte de déficit énergétique tout le temps », affirme-t-il. Il note aussi que beaucoup de populations humaines n’ont pas pratiqué la course d’endurance depuis des dizaines de milliers d’années, sans pour autant retrouver leur pelage, malgré le fait que beaucoup vivent maintenant dans des régions très froides.
Lasisi, en revanche, affirme que l’hyperthermie – une température corporelle anormalement élevée – aurait été un problème bien plus important que l’hypothermie en Afrique équatoriale, où les humains se développaient.
Elle note également que plusieurs traits génétiques peuvent devenir canalisés, c’est-à-dire qu’il sera difficile pour eux d’évoluer dans le sens inverse. Lorsque les humains se sont installés dans des environnements plus froids, ils avaient déjà développé des techniques leur permettant de se maintenir au chaud, commele feu et les vêtements. Elle ajoute qu’ils ont probablement aussi développé d’autres adaptations physiologiques au froid, comme l’adaptation de la graisse brune.

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En 2003, Pagal et son collègue Walter Bodmer à l’Université d’Oxford ont émis une autre explication pour la disparition précoce du pelage humain, qu’ils ont appeléel’hypothèse de l’ectoparasite. Ils argumentent qu’un primate imberbe aurait moins souffert des parasites, ce qui constitue un avantage majeur.
« Si vous regardez dans le monde, les ectoparasites sont [encore] un énorme problème, tels que les mouches mordantes, porteuses de maladies », affirme Pagal. « Et ces mouches sont spécialisées pour atterrir sur et vivre dans le pelage, et pondre leurs eux dans le pelage…Les parasites ont été et sont probablement une des forces sélectives les plus fortes dans notre histoire évolutive », explique Pagal, qui assure que depuis que lui et Bodmer ont développé cette hypothèse, ils n’ont été confrontés à « aucun » élément qui pourrait la leur « faire remettre en question ».
Lasisi dit ne pas exclure la possibilité que d’autres facteurs aient contribué à la disparition du pelage. Mais « vous devez vraiment vous demander, pourquoi cela serait-il arrivé aux humains plutôt qu’aux chimpanzés, bonobos et gorilles ? », précise-t-elle. « Je suis encline à me concentrer sur des hypothèses permettant d’indiquer des comportements ou migrations vers des endroits qui auraient créé une distinction entre les humains et les autres primates, de manière à nécessiter une perte de poils. »
Un des facteurs aurait pu être le développement desvêtements fabriqués à partir du pelage d’autres animaux, qu’ils pouvaient ôter et nettoyer. Cela pointerait vers une disparition du pelage datant de cent ou deux cent mille ans seulement, bien après l’hypothèse du refroidissement corporel, sur la base de la première apparition des poux de corps.
Pagal voit cette chronologie comme la plus plausible pour expliquer une grande partie de la disparition du pelage, mais comme les poils sont rarement fossilisés, il ajoute qu’au final « personne ne sait vraiment ».
Charles Darwin, lui, pensait que la perte de notre pelage était due à lasélection sexuelle. Nos ancêtres auraient simplement privilégié des partenaires moins poilus. La plupart des chercheurs rejettent aujourd’hui cette théorie comme cause primaire de la disparition de nos poils.

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Mais quand nous pensons au caractère imberbe des êtres humains, une question évidente surgit sans cesse : pourquoi avons-nous encore des cheveux sur notre tête, nos parties génitales et nos aisselles ?
« Ce qui semble plausible est que les humains auraient gardé leurs cheveux sur la tête, et ceux-ci seraient même devenus plus longs et plus bouclés, pour minimiser le gain de chaleur généré par les radiations du soleil », affirme Lasisi, qui a étudié ce sujet pour sa thèse de doctorat (ses recherches seront publiées prochainement).
Surtout les cheveux humains bouclés ont une structure particulière, qui maintient ouvertes des poches d’air, leur permettant de dissiper la chaleur très efficacement tout en minimisant la quantité de chaleur qui atteint le cuir chevelu », explique-t-elle.
« Plus vous pouvez mettre d’espace entre l’endroit où frappe la radiation solaire, donc le haut des cheveux, et ce que vous voulez protéger, donc votre cuir chevelu, le mieux vous vous en sortez ».
Pour ce qui est des poils pubiens et des aisselles, Lasisi évoque ce qu’on appelle une trompe, c’est à dire un produit lié à l’évolution d’une autre caractéristique, ou potentiellement un reste de nos ancêtres primates, qui utilisaient les phéromones pour communiquer entre eux (il n’y a aujourd’hui pas de preuves fiables quant à l’utilisation des phéromones par les êtres humains).
Quel que soit ce qui a provoqué la perte du pelage humain, une chose est extrêmement probable : elle a coïncidé avec une pigmentation plus foncéede la peau des premiers humains, là où les poils étaient précédemment nécessaires pour protéger le corps des rayons UV.
« C’est la déduction logique que nous pouvons faire », affirme Lasisi. « Il se peut que certains humains soient nés avec des corps totalement imberbes, et que c’est devenu une adaptation en tandem avec d’autres humains ayant développé une peau plus foncée. Ou il se pourrait qu’il y ait eu une réduction plus graduelle des poils qui s’accompagnait d’une augmentation graduelle de la pigmentation de la peau ».

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S’il est intéressant de se demander pourquoi nous n’avons plus de poils, cela semble moins pertinent dans notre quotidien actuel. Mais une compréhension plus évoluée de ce sujet pourrait avoir des implications pour les personnes faisant face à une perte involontaire de cheveux suite à un dégarnissement, une chimiothérapie ou d’autres dysfonctionnements entraînant la perte de cheveux.
Début 2023, Nathan Clark, généticien à l’Université d’Utah, et ses collègues Amanda Kowalczyk et Maria Chikina de l'Université de Pittsburgh, ont étudié les gènes de 62 mammifères, dont les humains, pour trouver quelles mutations génétiques les mammifères imberbes partagent entre eux, et en quoi ils diffèrent de leurs cousins poilus. Les résultats indiquent que les humains semblent posséder les gènes pour un pelage corporel, mais notre régulation actuelle des génomes ne permet pas à ces gènes de s’exprimer.
Ils ont aussi trouvé que lorsqu’une espèce perd ses poils, elle le fait via des changements répétés sur le même ensemble de gènes. Ils ont aussi dévoilé plusieurs nouveaux gènes inclus dans ce processus.
« Certains de ces [nouveaux] gènes n’avaient pas du tout été caractérisés, parce qu’on n’avait pas fait beaucoup de dépistage génétique sur la présence ou l’absence de poils dans le passé », explique Clark. « [Il] pourrait s’agit de gènes contrôleurs, qui pourraient être manipulés à l’avenir si des personnes voulaient stimuler la pousse de poils ».












