"Je défendrai toujours les homosexuels car on les jette en prison comme des chiens" - Alice Nkom, avocate camerounaise

Crédit photo, AFP
- Author, Armand Mouko Boudombo
- Role, Envoyé spécial BBC
- Reporting from, Douala
L'avocate spécialisée dans la défense des homosexuels au Cameroun accuse les autorités du pays d'entraver son action, après la suspension du Redhac, une ONG qu'elle dirige, pour des soupçons de blanchiment de capitaux, et de financement du terrorisme.
Vendredi 13 décembre, il est à peu près 17 h, Alice Nkom, drapée d'une robe noire, débarque au siège du Redhac, le Réseau de défense des droits humains en Afrique centrale, pour constater que le dernier vigile qui gardait les lieux est en " chômage technique".
Ce lieu où plusieurs organisations de défense des droits de l'homme ont établi des bureaux est fermé depuis quelques jours, sur ordre des autorités. Celles-ci ont évoqué des soupçons de "blanchiments de capitaux", pour apposer des scellés sur les portes de l'organisation.
Mais l'avocate de 79 ans a décidé de briser les scellés qu'elle qualifie de « voies de fait », avant que le préfet n'aille les renforcer par des chaînes.
Le 6 décembre dernier, le ministère de l'Administration territoriale a décidé de la suspension de quatre associations et ONG, dont le Redhac, pour une durée de trois mois.
Dans une déclaration face à la presse, le ministre de l'Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a expliqué, sans donner la répartition des montants, que « l'Agence nationale d'investigation financière a découvert qu'en un laps de temps, ces ONG ont reçu la somme de 16 milliards de francs CFA, alors que les activités menées par elles sur l'ensemble du territoire n'excédaient pas 400 millions ».
La Fédération Internationale pour les Droits Humains (FIDH) a, dans un communiqué, estimé que « ces accusations ne sont accompagnées d'aucune preuve tangible ou d'une procédure transparente permettant au REDHAC d'exercer son droit à la défense ».
Mme Nkom se sait désormais en sursis. Vendredi, lorsque l'équipe de la BBC la rencontre dans les bureaux de l'Association de Défense des Homosexuels au quartier Bali, non loin du centre des affaires de Douala, elle est en pleine réunion.
Tout sourire au centre de la table, elle s'entretient avec des convives, pour préparer le « lundi noir», une manifestation prévue à la préfecture de Douala, où Alice Nkom, par ailleurs PCA du Redhac, et Maximilienne Ngo Mbe qui codirige cette ONG ont rendez-vous avec le préfet le lundi 16 décembre.
Le deal, c'est qu'un groupe de personnes, dont des activistes pro-LGBT, s'habille en noir pour accompagner l'avocate à son rendez-vous.
Dans un arrêté signé samedi dans la soirée, le préfet Marie Sylac Mvogo a interdit l'activité, avertissant qu'aucune manifestation du genre ne sera tolérée, et instituant trois jours de fouilles systématiques des véhicules dans la ville de Douala.
Homosexualité toujours pénalisée

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Bien que le rendez-vous avec le préfet ait été ajourné à plusieurs reprises, Alice Nkom reste convaincue que la pose des scellés au siège du Redhac et sa convocation chez le préfet sont une cabale, et rejette surtout le motif de blanchiment des capitaux qui est avancé.
Pour elle, c'est un combat de plus, mais surtout, rien de significatif pour la pousser à arrêter le combat qu'elle a engagé depuis 2003, lorsqu'elle a créé son association ADEFHO, spécialisée dans la défense des droits des personnes LGBT.
Au siège de l'association au quartier Bali à Douala, c'est un « mur de la mémoire » qui vous accueille. Il s'agit d'un babillard sur lequel sont placardés 7 portraits, de personnes mortes, dont certaines en prison, pour leur engagement ou leur appartenance à la communauté LGBT.
"je défendrai toujours les homosexuels parce qu'eux, ils risquent leur liberté tous les jours, on les jette en prison comme des chiens" lance-t-elle d'un ton ferme au reporter de la BBC.
Dans le pays, les personnes reconnues coupables d'actes homosexuels encourent une peine de 5 ans de prison, et une amende de 20 000 à 200 000 F CFA.
Aujourd'hui lauréate de plusieurs prix, Alice Nkom qui dit avoir étudié le droit sous les conseils de celui qui allait devenir son époux, s'est engagée dans le combat pour la dépénalisation de l'homosexualité par hasard.
Elle est au parquet à Douala au début des années 2000 lorsqu'elle observe un groupe de jeunes gens menottés par pairs.
«Lorsque j'ai vérifié le rôle du tribunal, je me suis aperçu qu'ils étaient poursuivis pour homosexualité et j'ai décidé de me battre pour faire respecter ce droit fondamental qu'est la liberté », déclare-t-elle.
En 20 ans d'exercice en tant qu'avocate pour la cause homosexuelle, elle dit avoir été plusieurs fois menacée dans la rue et confie qu'à ses débuts, elle a été obligée de s'attacher les services de gardes du corps pour pouvoir aller plaider leur cause dans un tribunal de Yaoundé.
Conditions de vie difficiles pour les LGBT dans le pays
Première femme francophone à entrer au barreau du Cameroun, par décret du président Ahmadou Ahidjo en 1969, Alice Nkom travaille désormais avec plusieurs associations, pour tenter de préparer la relève.
Le cas du Collectif des Familles d'Enfants Homosexuels (COFENHO), dont Sébastien (nom d'emprunt), 23 ans, est directeur exécutif depuis 3 ans.
" Alice Nkom est comme notre unique parent, elle est comme notre père et notre mère. C'est la mère que nous retrouvons quand les familles nous ont abandonnés", confie le jeune, lui-même homosexuel.
Sébastien œuvre dans cette association avec 8 autres membres âgés de moins de 30 ans, pour apporter de l'aide « à nos pairs, qui sont souvent dans des situations très compliquées », commente-t-il.
Pour lui, être homosexuel au Cameroun est un motif de honte. Certains parents rejettent leurs enfants qui dévoilent leur homosexualité. En plus, dit-il, les membres de leur communauté sont généralement pris pour cible.
Il estime à, à peu près 200, les membres du réseau, repartis en 46 organisations, qui « travaillent dans l'ombre », confie -t-il, pour faire la médiation entre les familles des personnes LGBT, et pour faciliter leur prise en charge médicale.
"Il y a une chanson poignardez les pédés (homosexuel en langage local), qui est venue raviver la haine".
Cette chanson du rythme "Mbolé" (très populaire chez les jeunes) et qui tourne en boucle dans les lieux branchés des grandes villes du pays est comme un mot d'ordre. "Les gens nous agressent à cause de cette chanson qui fait l'apologie du crime" dit Sébastien.
"Je vous prendrai le cas d'une dame, d'un membre de la communauté qui a été bastonnée, on lui a percé l'œil".
Deux poids, deux mesures dans le traitement des homosexuels ?

Crédit photo, Shakiro, Facebook
Le jeune que nous avons rencontré dans un lieu secret pour raison de sécurité prend par exemple le cas des Condylome, une maladie de l'anus dont souffrent les homosexuels, expliquant que des médecins refusent de les prendre en charge.
Mais grâce à un réseau d'ONG et de programmes d'aides internationaux, ils réussissent à trouver des traitements, ainsi que pour des IST. "Mais cela n'est pas facile pour nous", dit-il.
Face à "la discrimination dans l'offre des soins de santé aux membres de la communauté" et les agressions auxquelles ils sont exposés, Sébastien a mis en place un site internet.
C'est via ce canal que les personnes homosexuelles peuvent se signaler si elles ont besoin d'aide, car, confie-t-il, elles sont obligées de se cacher pour travailler.
"Certains nous tendent des pièges pour se rapprocher de nous et nous agresser ou nous dénoncer à la police".
Il a encore en tête cet "enfant d'un haut gradé de l'armée", qui, une fois son statut d'homosexuel découvert, a été le déclencheur d'une série d'arrestations dans la communauté.
" Son téléphone a été récupéré, toute personne avec qui il a échangé des messages à caractère homosexuel a été arrêtée et mise en prison, mais lui n'a pas été inquiété", confie le jeune homme.
C'est ce que Alice Nkom, qui accompagne cette association, appelle « deux poids deux mesures ». Selon elle, les enfants des riches sont exemptés, alors que les plus pauvres sont jetés en prison.
''Espoir'' Brenda Biya
En juillet dernier, Brenda Biya, connue sous le nom d'artiste de King Nasty, la fille du Président camerounais Paul Biya, a fait son coming out, avouant qu'elle était lesbienne.
Pour Alice Nkom, cette sortie de la fille du président lui a donné un argument juridique. "Je me sers du cas Brenda comme une jurisprudence, maintenant j'ai un cas sur lequel je peux challenger le président Paul Biya", commente-t-elle.
L'avocate a par ailleurs demandé à madame Biya de faire plus pour la cause de la communauté LGBT au Cameroun.
"Brenda ne m'a pas encore répondu, puisque j'avais fait la déclaration dans les médias, mais je sais qu'elle me répondra, je sais qu'elle va s'engager pour mettre fin au deux poids deux mesures", confie Me Nkom.
L'un de ses espoirs aussi, c'est Shakiro. Une transgenre, condamnée à 5 ans de prison en 2021 avec sa compagne à une peine de 5 ans et écrouée à la prison centrale de Douala.
Bénéficiant d'une liberté provisoire alors que son cas était en appel, Shakiro a pu s'échapper via le Nigeria voisin pour s'installer en Belgique, « où il apprend le droit, il m'a promis d'être avocat », déclare Madame Nkom, sourire au bout des lèvres.
Même si elle reste convaincue que, pour l'instant, l'homosexualité reste "une arme politique au Cameroun". Car selon elle, "il suffit de la dépénaliser pour que le parti au pouvoir perde des voix, ou que ce parti accuse un opposant d'être homosexuel pour que ce dernier perde en crédibilité".
Alice Nkom est - elle heureuse?

Crédit photo, COFENHO
"Elle est toujours souriante et adore la coquetterie", lance Maximilienne Ngo Mbe, la directrice du Redhac, lorsque ''Mom'' (son surnom) sort son arsenal de maquillage, en pleine table de réunion, quelques minutes avant de s'adresser à la BBC.
Dégoulinant de sueur sous la chaleur humide de Douala, sa mine s'assombrit lorsqu'on lui demande de répondre à ceux qui estiment qu'elle encourage ''les enfants des autres'' vers une activité sexuelle encore considérée comme contre nature au Cameroun.
"Est-ce que je connais leurs enfants ? Ce sont des arguments creux, dénués de tout sens. Aucun individu ne doit considérer un homosexuel comme un demi-citoyen. En tout cas, moi, je ne les laisserai jamais seuls, je les défendrai toujours."
Elle hausse le ton et le raffermit, lorsqu'il s'agit de parler de sa condition à elle-même, en tant que mère d'enfants (nous avons sous-entendu qu'elle était hétérosexuelle en posant la question), et avocate de la cause homosexuelle.
"Je ne parle pas de ma vie privée", lance-t-elle d'un ton ferme.
Avant de poursuivre, "n'ai jamais demandé à mes enfants si l'un d'eux est homosexuel ou pas, je leur ai dit que je ne veux même pas savoir"
Lauréate de plusieurs prix pour son engagement pour les droits LGBT au Cameroun, Alice Nkom se dit heureuse de la profession qu'elle exerce.
"Je suis heureuse aujourd'hui d'apporter aux gens un peu de leur dignité perdue à cause des quolibets des gens, à cause de la rigueur des fausses lois de la République", conclut-elle.















