D'où vient le stéréotype détestable de la "vieille fille" ?

"La vieille fille"

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Légende image, "La Vieille Fille est un roman écrit en 1836 par Honoré de Balzac.
    • Author, Loup Belliard
    • Role, The Conversation*

Il suffit d'entendre l'expression "vieille fille" pour évoquer le vieux stéréotype d'une femme d'une quarantaine d'années, célibataire et sexuellement inactive, vivant seule ou avec quelques chats, plutôt laide, souvent un peu amère.

Un stéréotype qui flirte avec l'image de la sorcière.

Depuis des décennies, les théoriciennes féministes interrogent et critiquent cette figure, dont la présence dans l'imaginaire collectif sert avant tout de menace aux femmes qui choisissent de ne pas se marier ou refusent d'être mères.

Si l'on se penche sur l'histoire de ces représentations, il est difficile de ne pas rencontrer le romancier et dramaturge français Honoré de Balzac et sa colossale "Comédie humaine", dans laquelle les portraits de vieilles filles s'entremêlent et se ressemblent au point de constituer un type social.

L'un de ses romans s'intitule d'ailleurs "La vieille fille".

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Pourquoi Balzac a-t-il créé un "type" stigmatisant pour les femmes célibataires d'âge mûr ?

Il semble que le point de départ ait été sa détestation du célibat, un état qu'il considérait comme "improductif" et "contraire à la société".

Il écrit dans "La cure de Tours" :

"Rester une fille, une créature du sexe féminin n'est qu'un non-sens : égoïste et froide, elle est détestable. Ce jugement implacable est, hélas, trop juste pour que les vieilles filles en ignorent les raisons".

Dans la préface de son roman Pierrette, il va jusqu'à proposer la reprise d'une proposition de loi datant de la Révolution française, qui visait à imposer un impôt supplémentaire aux célibataires.

Bien qu'il se défende d'être "célibatophobe", on ne peut s'empêcher de ressentir la profonde aversion de Balzac pour ceux qui se montrent incapables de fonder une famille, et surtout d'engendrer des enfants.

Honoré de Balzac

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Légende image, Le célèbre romancier et dramaturge français Honoré de Balzac.
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Certes, ce rejet ne vient pas de nulle part, et la stigmatisation du célibat n'a pas été inventée par Balzac.

Mais c'est lui qui a donné à la figure de la vieille fille ses lettres de noblesse - si l'on peut dire - à travers une série de portraits qui nous montrent plusieurs variations de personnages liés au stéréotype de la femme célibataire.

Dans son œuvre "La vieille fille", il se moque de la naïveté d'une femme si peu éduquée à l'amour qu'elle ne se marie jamais.

Dans "Cousine Bette", il décrit les manipulations d'une vieille fille prête à tout pour ruiner sa propre famille, en utilisant sans ambiguïté l'esthétique de la sorcière.

Enfin, dans "Le curé de Tours" et "Pierrette", il dresse un double portrait, presque identique, de deux vieilles filles aigries, cupides et laides qui provoquent la ruine de leur entourage.

Il y a un certain paradoxe dans la façon dont Balzac caractérise ces personnages.

D'une part, il critique le célibat comme un choix de vie improductif et contre nature.

D'autre part, il semble vouloir montrer que ce célibat n'est pas un choix, mais provient de la nature profonde de ses protagonistes, pour qui le célibat est une fatalité absolue à laquelle ils ne pourront jamais échapper.

Le célibat apparaît ici moins comme un choix libre que comme un état proche de l'asexualité.

Illustration tirée de "La comédie humaine" de Balzac.

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Légende image, Illustration tirée de "La comédie humaine" de Balzac.

Et si Balzac détestait le célibat, il détestait aussi l'idée du mariage forcé ou malheureux, dont il dénonçait les effets désastreux sur la santé et le psychisme des femmes dans son roman "La femme de trente ans".

Que reproche-t-on donc aux vieilles filles et quelle est la raison du parasitisme des célibataires invoqué par l'auteur ?

Tout d'abord, vous l'aurez deviné, c'est la non-maternité qui est mise en cause :

"Ils sont aigris et attristés, car un être qui a manqué à sa vocation est malheureux ; il souffre, et la souffrance engendre la méchanceté", écrit-il dans "La cure de Tours".

L'absence de désir et d'amour est également soulignée.

Les filles célibataires de Balzac, dépourvues d'affection amoureuse ou conjugale, sont également incapables de développer l'amour familial : Sylvie Rogron torture à mort son jeune cousin, la cousine Bette manipule toute sa famille pour la plonger dans la misère et parvenir à ses fins.

Le message est clair : la femme célibataire est nécessairement un danger pour la famille, structure essentielle au bon fonctionnement de la société traditionnelle.

Elle est donc transformée en une figure terrifiante, voire monstrueuse, souvent bestialisée. Au fond, ce qui terrifie le plus la vieille fille, c'est son indépendance, sa profonde incapacité à se soumettre à un homme.

Une absence de vie sexuelle inquiétante

C'est cette liberté, si étrangère à la vision de la femme au XIXe siècle, que Balzac diabolise.

Sous sa plume, les vieilles filles perdent leur féminité et acquièrent presque systématiquement une forme d'androgynie.

Une femme sans homme ni enfant, sans désir d'être désirée, sans sensualité ni sexualité, lui semble cesser d'être une femme.

Le débat ne semble pas clos aujourd'hui : pensons à l'essai de Marie Kock, "Vieille fille", publié en 2022, ou à l'ouvrage très récent d'Ovidie, "La chair est triste hélas", ou encore à sa série documentaire sur France Culture.

Ne pas avoir de vie sexuelle, ou même la revendiquer, pour une courte période ou tout au long de sa vie, reste dérangeant aux yeux de la société.

Lorsque l'héroïne des Balkans n'est pas possédée par un mari ou un amant, les forces s'inversent, la domination masculine se renverse, et Mademoiselle Gamard, Sylvie Rogron et Cousine Bette soumettent les hommes qui les entourent dans une escalade contre-nature.

Vu sous cet angle, le célibat féminin décrit dans "La Comédie humaine" revêt un caractère anarchique, presque révolutionnaire, capable de menacer des institutions séculaires.

Et si Balzac s'évertue à nous montrer sa haine pour ces dangers ambulants, on perçoit aussi une certaine fascination pour l'immoralité profonde de ses terribles célibataires.

Après tout, l'un de ses romans les plus délicieux, "Cousine Bette", est animé par son anti-héroïne vicieuse et grossière et par ses plans machiavéliques, qu'il décrit avec une joie évidente, la rendant, plus ou moins malgré lui, bien plus charismatique et mémorable que ses consorts "respectables".

Que penser alors de ces vieilles filles des Balkans ?

La misogynie et la "célibatophobie" évidentes qui en émanent ne doivent pas nous empêcher d'utiliser ces figures archétypales pour questionner l'approche culturelle de la famille et de la maternité au fil du temps.

La place des célibataires dans la société, bien que largement documentée dans la littérature, les arts et les sciences, reste trop peu étudiée et questionnée par les sciences humaines.

Il nous appartient de regarder ces figures balkaniques, de les réinterpréter, voire de nous les réapproprier.

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*Loup Belliard est doctorante en littérature du XIXe siècle et en études de genre à l'Université Grenoble Alpes (UGA).

*Cet article a été publié dans The Conversation et est reproduit ici sous la licence Creative Commons. Cliquez ici pour voir la version originale.