Au Tigré, on peut marcher pendant trois jours pour trouver un hôpital

Par Kalkidan Yibeltal, BBC

La région éthiopienne du Tigré subit les contrecoups de la guerre. La famine sévit également dans cette zone rocheuse et montagneuse. Il est difficile de trouver un établissement de santé pour se soigner, dans cette partie de l'Éthiopie.

Les troupes gouvernementales, soutenues par celles de l'Érythrée voisine, tentent d'y chasser les combattants du TPLF, le Front de libération du peuple du Tigré, depuis novembre dernier. Les combats ont précipité la région dans une profonde crise humanitaire.

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Mekelle, la capitale du Tigré, est relativement calme. De nombreux commerces et bureaux sont ouverts. Par rapport aux mois précédents, les déplacements des populations s'effectuent de plus en plus, et y voit de moins en moins de soldats.

Mais ce retour à la normale peut être trompeuse. Les forces gouvernementales ont pris le contrôle de Mekelle, qui comptait entre 400 000 et 500 000 habitants au début du conflit.

L'hôpital Ayder, le principal établissement de santé de Mekelle, est submergé de patients venus des villes et villages dévastés par le conflit.

Parmi eux se trouve Getish Solomon, un patient âgé de 13 ans. L'état de santé de ce garçon vivant avec une maladie cardiovasculaire s'est détérioré depuis le début du conflit, il y a plus de huit mois.

Getish vit avec ses parents et ses cinq frères et sœurs dans la ville de Hagere Selam. Il a été obligé de se rendre à Mekelle, ville située à une cinquantaine de km de chez eux, pour se faire soigner, le centre de santé de Hagere Selam ayant été détruit lors des combats.

"Nous avions des hôpitaux et des centres de santé, une économie forte également", raconte Solomon Teferi, le père de Getish. Il se rappelle les moments où les habitants de Hagere Selam se rendaient dans les services locaux pour la satisfaction de leurs besoins économiques ou de santé.

Getish doit se soigner régulièrement. Mais le trajet entre son domicile et le centre médical n'est pas toujours facile.

"Une fois, les routes étaient fermées et nous avons dû marcher pendant trois jours. Cela l'a beaucoup affecté", affirme son père.

Une clinique transformée en camp militaire

La BBC a visité le centre de santé d'Aleasa, un village situé près de Hagere Selam. La clinique ne fonctionne toujours pas, et les villageois affirment que les soldats l'ont transformée en camp, à un moment donné.

Aujourd'hui, des travailleurs humanitaires y sont basés. Et des centaines de personnes - des femmes et des enfants pour la plupart - s'y rassemblent pour collecter de la nourriture.

Les gens ont désespérément besoin d'aide alimentaire - et il n'y en a pas assez pour tout le monde.

Beaucoup d'habitants d'Aleasa ont abandonné leurs maisons au plus fort du conflit et se sont réfugiés dans les montagnes voisines. Environ 1,7 million de personnes ont été déplacées dans le Tigré depuis le début du conflit.

La population locale et les travailleurs humanitaires affirment que la nourriture est devenue rare. Ils estiment que l'aide alimentaire distribuée n'est pas suffisante.

La semaine dernière, le chef des opérations humanitaires des Nations unies, Mark Lowcock, a déclaré qu'il y avait désormais la famine au Tigré. Il l'a rappelé lors d'une session à huis clos du Conseil de sécurité des Nations unies.

Dans un document confidentiel, M. Lowcock déclare que "des travailleurs humanitaires ont été tués, interpellés, battus ou empêchés d'apporter de l'aide aux personnes affamées".

"On leur a dit de ne plus revenir dans la zone. L'administration du Tigré a signalé des décès causés par la famine", a-t-il ajouté.

Le gouvernement éthiopien nie l'existence de la famine dans le Tigré. Il affirme que l'ordre est rétabli dans toute la région, que les travailleurs humanitaires peuvent y accéder facilement.

Le conflit n'a pas épargné les institutions religieuses, dont les sites ont longtemps accueilli des personnes désemparées ou persécutées.

Des chefs religieux tués

La BBC a visité l'église chrétienne orthodoxe du village de Fredashu, situé au sommet d'une montagne, dans l'est du Tigré.

Son prêtre principal, Abrha, âgé de 32 ans, a été abattu le matin de Noël. Son père, Teklehaimanot Gebrearegawi, a déclaré qu'il a été tué par des soldats érythréens lorsqu'il s'apprêtait à ouvrir les portes de l'église.

M. Tekelehaimanot déclare qu'il avait cessé d'aller à l'église, car il y ressentait trop de douleur.

Un document obtenu auprès de l'Église orthodoxe indique qu'au moins 100 chefs religieux - prêtres, diacres et membres de la chorale - ont été tués depuis le début du conflit.

Dans la ville d'Adigrat, située près de la frontière avec l'Érythrée, l'enceinte de l'église catholique a été bombardée. La bibliothèque de l'école et le salon funéraire sont endommagés.

"Les sept derniers mois ont été un cauchemar pour nous. Les communautés ont tout simplement été envahies par les forces armées", déclare Abune Tesefaselassie, l'évêque local.

"Les ruines pourront bientôt être reconstruites, mais l'esprit humain, le cœur humain, le tissu familial, les communautés, la société, ainsi que les valeurs ancrées de longue date, tout cela a été piétiné", s'est-il désolé.

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