Comment la Gambie est aux prises avec un passé macabre après Yahya Jammeh

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Dans notre série de lettres de journalistes africains, l'écrivain sierra-léonais-gambien Ade Daramy réfléchit à l'impact des témoignages de la commission de vérité de la Gambie.

Les Gambiens sont obligés de se réévaluer en tant que peuple détendu et pacifique, qui vit sur ce qui est commercialisé auprès des touristes comme la "Côte du Sourire".
Révélation après révélation, ils apprennent la vérité choquante sur ce qui s'est réellement passé pendant les 22 ans de règne du président Yahya Jammeh, qui a fini par fuir le pays en 2017.
Les procédures de la Commission vérité, réconciliation et réparation viennent de passer le cap des deux ans et les diffusions quotidiennes en direct semblent interpeller la nation.
Les téléspectateurs ont entendu des histoires de violence et de torture extrêmes, d'arrestations et de meurtres arbitraires, et de l'impact des faux traitements médicaux du président.

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Il y a toujours eu des suspricions, et il ne fait aucun doute que les gens craignaient le président Jammeh, mais l'ampleur des crimes a surpris.
Voici cinq choses que nous avons apprises jusqu'à présent :
1) L'hôtel 5 étoiles du président n'était pas confortable
M. Jammeh aimait plaisanter en disant que si quelqu'un le croisait, il se retrouvait dans l'un de ses "hôtels cinq étoiles" - son surnom pour les prisons.
Des témoins, anciens détenus et gardiens, ont déclaré à la commission que si un crime présumé était lié au président, la torture des prisonniers était garantie.
Un ancien chef de l'Agence nationale de renseignement (NIA) a admis à la commission qu'après la chute de M. Jammeh, il avait tenté de dissimuler la violence en faisant rénover une prison par des constructeurs pour se débarrasser de la chambre de torture et de la plupart des équipements.

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De nombreux anciens prisonniers ont raconté à la commission comment ils ont été emprisonnés sur la base de preuves peu fiables.
Un homme a admis qu'il était un "témoin embauché", témoignant dans plusieurs affaires très médiatisées (y compris de prétendus complots de coup d'État qui ont conduit à l'exécution de personnes) alors qu'il n'avait aucune connaissance des événements. En tout, il a déclaré avoir fait 32 dépositions payantes contre 12 personnes.
2) Les informateurs étaient partout
Plusieurs témoins ont témoigné sur la façon dont ils ont été détenus après que quelqu'un leur a transmis leur nom.
Omar Jatta a été victime du "traitement spécial" de la NIA. Il a déclaré à la commission qu'il avait été arrêté en 1995, emmené à la NIA, déshabillé et électrocuté.
Il a été arrêté parce qu'il avait été vu en train de parler à un ancien politicien de l'opposition lors d'une cérémonie de baptême.
J'ai pris conscience de la peur des informateurs après avoir assisté à un dîner-dansant en 1998. Un comédien a fait une impression parfaite du président Jammeh, mais j'étais le seul membre du public sur 300 à avoir des points de suture.
Tous les autres ont simplement baissé le regard. Plus tard, quelqu'un a expliqué : "On ne sait jamais qui regarde."
3) La paranoïa de Jammeh a conduit au meurtre
Un groupe de soldats a avoué avoir capturé et tué plus de 50 migrants africains, dont 44 Ghanéens qui, en juillet 2005, ont commis l'erreur de vouloir traverser le pays pour se rendre en Europe.
Ils ont été arrêtés par les forces de sécurité lorsque leur bateau a accosté et, sans preuve ni procès, ils ont été accusés d'être des mercenaires engagés pour une éventuelle tentative de coup d'État.

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Au cours des dix jours suivants, la quasi-totalité des personnes détenues ont été tuées en Gambie ou emmenées de l'autre côté de la frontière, au Sénégal, où elles ont été abattues et leurs corps jetés dans des puits.
Un soldat a raconté comment, juste avant d'être abattu, un des migrants a demandé s'il pouvait fouiller dans sa poche et récupérer quelque chose. Il s'est avéré que c'était un billet de 100 dollars qu'il a remis au soldat en disant "Je ne vais évidemment pas pouvoir le dépenser, vous pouvez l'avoir."
Le soldat a admis qu'il l'avait pris et dépensé.
4) Confidences des "patients séropositifs" traités par Jammeh
Dans l'une de ses déclarations, le président Jammeh a déclaré en 2007 qu'il avait un remède contre le VIH, l'asthme et le diabète.
Il a alors retiré les patients des traitements antirétroviraux classiques et les a inscrits à son programme présidentiel de traitement alternatif.
Un témoin, qui était séropositif, a déclaré qu'il devait se déshabiller. Il s'est ensuite fait appliquer une lotion sur le corps et on lui a donné à boire.
Les patients qui ne sont pas morts sont toujours séropositifs et suivent maintenant un traitement conventionnel.
5) Le convoi présidentiel accusé d'avoir tué des civils
Lorsque le président était sur la route, tout le trafic devait céder. Jusqu'à présent, c'est normal mais il y a eu de graves conséquences pour ceux qui n'ont pas bougé.
La commission vérité et réconcialition a entendu plusieurs témoins qui ont été laissés handicapés après ne pas s'être éloignés assez vite du convoi présidentiel. D'autres sont morts.
Parfois, les soldats s'écartaient du flux de véhicules pour frapper les conducteurs ou les piétons qui n'avaient pas bougé à temps.

L'ancien serveur de la famille de M. Jammeh a été l'un des nombreux à commenter son habitude de jeter des biscuits à la foule lorsque le convoi passait devant lui.
Les gens qui se bousculaient pour ramasser les biscuits se faisaient ensuite écraser par les autres voitures qui roulaient à vive allure. Le témoin a estimé que 20 personnes ont été tuées de cette manière entre 2001 et 2008.

Les récits des témoins et des auteurs ont amené les Gambiens à réfléchir sur ce qu'ils savaient du pays et d'eux-mêmes.
Avant la commission, il était courant d'entendre dire que des étrangers devaient être à l'origine de toutes les atrocités présumées. Mais aucun tueur ou tortionnaire avoué ne s'est avéré être étranger au pays.
Si la vérité sur une partie de ce qui s'est passé peut maintenant être connue, on ne sait toujours pas clairement quelle est la place de la réconciliation.
La commission a encore au moins six mois et ce n'est qu'après la publication de son rapport qu'il sera possible de rendre un jugement définitif sur le passé violent et troublé de la Gambie.















