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La France se retire du Niger, un tournant dans la lutte contre le djihadisme au Sahel ?
Le président Emmanuel Macron a déclaré que la France allait rapatrier son ambassadeur et mettre fin à toute coopération militaire avec le Niger à la suite du coup d'État du 26 juillet dernier.
« La France a décidé de ramener son ambassadeur et nous mettons fin à notre coopération militaire avec le Niger », a déclaré M. Macron ce dimanche dans un entretien avec les chaînes de télévision françaises TF1 et France 2.
Il a ajouté que les troupes françaises partiraient « dans les semaines et les mois qui viennent », et que le retrait serait totalement achevé « d’ici la fin de l’année».
La junte militaire qui a pris le pouvoir au Niger en juillet s'est félicitée de cette décision.
"Ce dimanche, nous célébrons un nouveau pas vers la souveraineté du Niger", a déclaré la junte dans un communiqué cité par l'agence de presse AFP.
Un tournant pour la lutte contre le djihadisme au Sahel ?
Le Niger est devenu un centre névralgique de la lutte contre l’insécurité au Sahel après le retrait des force françaises Barkhane du Mali et Sabre du Burkina.
Une partie des forces françaises a été redéployée au Niger.
Mais il n’y a pas que la France. Un autre partenaire stratégique du Niger dans la lutte contre le djihadisme au Sahel, ce sont les Etats-unis qui y maintiennent une base militaire importante, la Air base 101, en pleine capitale, constituée de 800 hommes qui font des rotations semestrielles.
Au début du mois, les États-Unis ont transféré une partie de leurs troupes de Niamey à la ville centrale d'Agadez pour des raisons de sécurité.
Washington dispose aussi de la Air base 201 à Agadez la plus grande ville du nord du pays, dans laquelle est érigé un centre de surveillance du Sahel équipé entre autres d’une flotte de drones, y compris des MQ-9 Reapers armés.
C’est dire que le Niger occupe désormais une place importante dans la surveillance aérienne, indispensable dans la lutte contre le djihadisme.
Bien que les États-Unis aient réussi à négocier avec la junte la reprise de certains vols, on ne sait pas quand les opérations militaires reprendront dans leur intégralité.
On peut se demander alors ce que le retrait de la France préfigure pour le Sahel ?
Pour Odilon Koukoubou, il est encore trop tôt pour y répondre.
Il met plutôt en exergue la « sympathie » des opinions publiques des pays du Sahel central (Mali, Burkina, Niger) envers les régimes putschistes, leurs discours anti-impérialistes qu’ils portent, et s’interroge : « La grosse question est de savoir si on va aller au-delà des opinions publiques simples pour, comme dans les trois pays du Sahel central, aller vers de nouveaux coups d'État ou avoir des dirigeants qui vont porter ce type de discours ou qui vont opérer ce type de rupture avec les leurs partenaires historiques. »
Pourquoi la France se retire-t-elle du Niger ?
La décision de Paris fait suite à des mois de protestations contre la présence française dans son ancienne colonie, avec des manifestations régulières dans la capitale Niamey.
M. Macron a déclaré qu'il considérait toujours le président déchu du Niger, Mohamed Bazoum, actuellement retenu prisonnier par les putschistes, comme la "seule autorité légitime" du pays et qu'il l'avait informé de sa décision. Il a qualifié le président déchu d'"otage".
Les chefs militaires du Niger ont déclaré à l'ambassadeur français Sylvain Itte qu'il devait quitter le pays après avoir renversé M. Bazoum le 26 juillet.
Cependant, un ultimatum de 48 heures pour son départ, lancé le 19 août, est passé sans qu'il ne quitte le pays, le gouvernement français refusant d'obtempérer ou de reconnaître la légitimité du régime militaire.
Le 28 août, les putschistes avaient établi un blocus devant l’ambassade et ne laissaient plus entrer aucune entreprise nigérienne.
Des manifestations avec des millers de personnes se tiennent depuis des semaines devant les trois bases militaires françaises dans le pays pour exiger le départ des soldats français.
La déclaration de M. Macron intervient quelques heures après que les putschistes nigériens ont interdit aux "avions français" de survoler le pays.
L'organisation régionale de sécurité aérienne, l'ASECNA, a déclaré que l'espace aérien du Niger était "ouvert à tous les vols commerciaux nationaux et internationaux, à l'exception des aéronefs français ou des aéronefs affrétés par la France, y compris ceux de la compagnie aérienne Air France".
L'espace aérien reste fermé à "tous les vols militaires, opérationnels et autres vols spéciaux", sauf autorisation préalable, précise le message.
Environ 1 500 soldats français sont présents dans ce pays enclavé d'Afrique de l'Ouest pour aider à lutter contre les militants islamistes.
Le retrait militaire du Niger signe-t-il l’échec de la France au Sahel ?
Cette décision porte un sérieux coup à l'influence de Paris dans la zone.
Elle apparaît aux yeux de la junte et de l’opinion publique nigérienne comme une rétractation humiliante après le discours défiant prononcé devant les ambassadeurs français réunis à Paris, au cours duquel Macron a loué le courage de l'ambassadeur Sylvain Itte et affirmé qu'il demeurerait à Niamey malgré les injonctions de la junte.
En annonçant leur retrait du Niger, Emmanuel Macron n'a pas précisé si les troupes seront redéployées, ni où et quand cela se produira : « Nous ne sommes pas ici pour être pris en otage par des putschistes. Nous continuerons à soutenir le continent africain dans la lutte contre le terrorisme, mais seulement si cela émane de gouvernements démocratiquement élus. »
Ce retrait du Niger survient après ceux du Mali et du Burkina Faso.
Alors, quel bilan peut-on tirer à ce stade de l'intervention française dans la région ? Emmanuel Odilon Koukoubou, politologue et spécialiste des politiques de sécurité, est d'avis mitigé : « La France était censée être un acteur clé, voire principal, de la lutte contre le terrorisme. Au final, nous avons constaté une menace qui, au lieu de diminuer, s'est considérablement aggravée dans la région. »
Quelles perspectives pour le Niger face à la menace djihadiste ?
Emmanuel Macron estime que la junte au pouvoir à Niamey « ne montre plus d'engagement dans la lutte contre le terrorisme ».
Il fait référence à une série d'attaques djihadistes récentes dans le pays depuis le coup d'État. Cependant, aucun lien de cause à effet n'a pu être établi entre ces attaques et la fin du régime de Mohamed Bazoum.
Par ailleurs, le 16 septembre dernier, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont signé la charte du Liptako-Gourma, établissant ainsi une nouvelle alliance entre ces trois États du Sahel.
Les parties prenantes de l'Alliance des États du Sahel s'engagent également à « lutter contre le terrorisme sous toutes ses formes et la criminalité en bande organisée dans l’espace commun de l’Alliance », selon le document consulté par la BBC.
Le Niger rejoint ainsi la liste des anciennes colonies françaises d'Afrique de l'Ouest où les militaires ont récemment pris le contrôle, à l'instar du Burkina Faso, de la Guinée, du Mali et du Tchad.
L'Occident exprime des inquiétudes concernant le rôle croissant du groupe mercenaire russe Wagner au Sahel.
Ce groupe est accusé de violations des droits de l'homme et a apporté un soutien à certains nouveaux régimes militaires.
Selon Emmanuel Odilon Koukoubou, la Russie représente une option sérieuse pour le Niger.
« Il est évident que le Niger, dans sa situation actuelle, ne dispose pas des moyens essentiels, ne serait-ce qu'en termes d'équipement, pour faire face adéquatement à la menace. Par conséquent, la junte a besoin d'un partenariat étranger, et dans le contexte régional actuel, il est clair que la Russie en fera partie. Bientôt, nous pourrions voir Wagner au Niger, comme c'est déjà le cas dans les autres pays qui l'ont précédé », analyse-t-il.
Un bref historique des retraits de l’armée française en Afrique
- Au Mali
Après plus de neuf ans d'intervention au Mali où ils étaient initialement perçus comme des "sauveurs" face aux groupes jihadistes, les militaires français ont achevé leur retrait du pays le 15 août 2022.
Cette décision avait été prise par Emmanuel Macron le 17 février, suite à la détérioration des relations avec la junte et à l'hostilité croissante de l'opinion publique malienne.
À ce moment-là, quelque 2 400 militaires français étaient déployés.
Les militaires au pouvoir à Bamako depuis le putsch contre le président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020 se sont tournés vers la Russie, allant même, selon de multiples sources, jusqu'à faire appel aux services du groupe paramilitaire russe Wagner.
L'opération Serval, lancée en janvier 2013 contre les groupes jihadistes qui avaient conquis le nord du pays et menaçaient de progresser vers le sud, a été suivie en août 2014 par Barkhane, visant les jihadistes dispersés dans les pays de la bande sahélo-saharienne.
La France confirme en novembre 2022 la fin officielle de l'opération Barkhane.
- En Centrafrique
Peu de temps après le retrait du Mali, les 47 derniers militaires français présents en Centrafrique ont quitté l'aéroport de Bangui le 15 décembre 2022.
La majeure partie des 130 militaires constituant la force avait déjà quitté le pays au cours des semaines précédentes.
La décision de retrait avait été prise par Paris en juin 2021, en réaction à l'influence croissante du groupe Wagner dans un pays en proie à une guerre civile depuis 2013.
La France accuse le gouvernement de Bangui d'être "complice" d'une campagne antifrançaise orchestrée par la Russie, imputant aux paramilitaires russes des exactions contre les civils et l'instauration d'un régime de "prédation" des ressources de la Centrafrique.
En 2013, l'ancienne puissance coloniale avait déployé plus d'un millier de soldats en Centrafrique dans le cadre de l'opération Sangaris, autorisée par l'ONU, pour mettre fin aux violences intercommunautaires.
L'opération Sangaris, qui avait atteint jusqu'à 1 600 hommes, a pris fin en 2016.
- Au Burkina Faso
En janvier 2023, le Burkina Faso a officiellement demandé le départ des troupes françaises présentes sur son sol dans un délai d'un mois, en mettant en cause un accord conclu en décembre 2018 concernant le "statut des forces armées françaises intervenant" dans le pays du Sahel.
Le contingent, comprenant près de 400 forces spéciales françaises connues sous le nom de la force Sabre, a quitté le pays en février.
Parallèlement, depuis le coup d'État de septembre 2022, Ouagadougou a également entamé un rapprochement avec la Russie.
Quant aux autres bases françaises sur le continent, elles abritent des forces permanentes dites prépositionnées, ayant pour mission la protection des ressortissants, l'apport de renforts aux opérations et la coopération avec les armées nationales à travers des exercices et des programmes de formation.
Ces bases se trouvent respectivement à Djibouti (1 500 personnels), en Côte d'Ivoire (900), au Sénégal (400) et au Gabon (400).