Violences basées sur le genre : "Chaque jour, 140 femmes sont tuées par leur conjoint, un proche ou un membre de leur famille "

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- Author, Ousmane Badiane
- Role, Digital Journalist BBC Afrique
85 000 femmes et filles ont été tuées intentionnellement dans le monde en 2023, et 60 % de ces crimes soit 51 000, ont été commis par un partenaire intime ou un autre membre de la famille.
Chaque jour, 140 femmes ou filles sont tuées par leur partenaire ou un parent proche, ce qui signifie une victime toutes les 10 minutes.
C'est ce qui ressort du rapport publié par ONU Femmes et l’ONUDC, intitulé Féminicides en 2023.
Ce rapport révèle que le féminicide – la forme la plus extrême de violence à l’égard des femmes et des filles – est omniprésent dans le monde.
En 2023, l’Afrique a enregistré les taux les plus élevés de féminicide commis par un partenaire intime ou un proche avec 21.700 victimes.
A l'occasion de la campagne des 16 jours d'activisme contre la violence basée sur le genre, BBC Afrique dresse l'état des lieux.
Attention : des passages qui suivent dans cet article décrivent des actes de violence qui peuvent heurter certaines sensibilités.
Il s’agit d’une violence « qui dépasse les frontières, touche toutes les catégories sociales et groupes d’âge », souligne le rapport de l’ONUDC et d’ONU Femmes.
« La violence à l’égard des femmes et des filles n’est pas inéluctable – elle peut être évitée ! Nous avons besoin à cette fin d’une législation solide, d’une meilleure collecte de données, d’une plus grande redevabilité gouvernementale, d’une culture de tolérance zéro et de moyens financiers accrus pour les organisations de défense des droits des femmes et les organes institutionnels compétents », a déclaré Sima Bahous, la Directrice exécutive d’ONU Femmes.
Des initiatives comme les « 16 Jours d’activisme contre les violences faites aux femmes » rassemblent chaque année des millions de participants en Afrique.
"Sale chienne, tu ne vaux rien, tu n'es rien. Je ne sais pas ce que tu m'apportes"
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Les violences envers les femmes se produisent aussi bien dans la sphère familiale, au sein du couple, mais aussi dans l’espace public et dans l’univers professionnel.
Virginie, 36 ans qui vit à Abidjan en Cote d'Ivoire, a vécu un long calvaire, dont elle porte encore les stigmates.
« Les violences conjugales c'est quelque chose que je subissais depuis longtemps. Les violences étaient de tous ordres : psychologique, physique, moral, financier, voire même matériel. C'était vraiment très dur pour moi parce que mon mari m'avait coupée de tout le monde. Je n'avais pas le droit de voir ma famille. Je n'avais pas le droit de fréquenter certaines personnes. Il choisissait pour moi. Mais il me faisait aussi contribuer au foyer au même titre que lui, alors que lui, il est financièrement indépendant ; ce qui n’est pas mon cas, car bien que je travaille, mon salaire ne peut même pas être comparé au sien. Et puis, je n'avais pas le droit de lui demander quoi que ce soit. Plus, si j'étais coincée au cours du mois et que j'allais vers lui, c'étaient des injures. Je n'étais rien, je ne valais rien. Des paroles méchantes, du genre sale chienne, tu ne vaux rien, tu n'es rien. Je ne sais pas ce que tu es, et ce que tu m'apportes. C'était tous les jours. En plus de cela, les violences n'étaient pas que sur moi. Ça commençait à toucher mon fils et cela se passait devant les domestiques. Très souvent même, c'est eux qui venaient me sauver de ses mains. Quand ça arrivait aux violences physiques, c'étaient des coups à répétition au point où, quand ça arrivait le soir, le vigile et les domestiques ne dormaient pas car ils s’inquiétaient de mon sort. S'il m'a fait vivre ce calvaire, c'est parce que je ne suis pas rentrée dans ses rangs. Je n'ai pas été comme il voulait, c'est pour ça que c'est arrivé. Donc moi, dans ma tête, il fallait que je me conduise comme il voulait pour que tout se passe bien. Voilà, ce n'était pas, ce n'était pas une relation, c'était un chef et son subordonné, c'est l'image que je peux donner de ça. Et ça a duré dix-sept ans dont onze ans de mariage car on a vécu ensemble avant de se marier. »
1 femme sur 5 victime de viol ou d'agression sexuelle en Afrique

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« L’Afrique est la région du monde où les femmes ont le plus de risques d’être tuées par un partenaire intime ou un membre de la famille », selon une étude de l’ONU Femmes publiée en 2019.
En Afrique, les violences basées sur le genre touchent encore un grand nombre de femmes. Ces violences prennent des formes variées : violences conjugales, mariages précoces, mutilations génitales féminines, agressions sexuelles, traite des êtres humains, et violences économiques ou psychologiques.
Elles sont souvent aggravées par des facteurs socio-culturels tels que les normes patriarcales, la pauvreté et le faible accès à l’éducation pour les filles.
A cela s'ajoutent les conflits armés, les crises économiques et climatiques qui persistent dans certaines régions et qui exacerbent les vulnérabilités des femmes, augmentant leur exposition aux violences.
Plus d’une femme sur cinq vivant en Afrique subsaharienne (22%) a été victime d’une agression sexuelle ou d’un viol avant l’âge de 18 ans, selon des données du Fonds des nations unies pour l’enfance (UNICEF).
Au total, plus de 79 millions de femmes et de filles ont été victimes de viols et d’agressions sexuelles en Afrique subsaharienne.
Qu’est-ce qui constitue une violence contre les femmes ?
Les Nations Unies définissent la violence à l’égard des femmes de la façon suivante : « tous les actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée ».
De même, la violence à l’égard des femmes et des filles englobe, sans s’y limiter, la violence physique, sexuelle, économique, émotionnelle et psychologique intra-familiale ou au sein de la communauté en général, et qui est perpétrée ou tolérée par l’État.
Parmi les types de violences faites aux filles et aux femmes les plus fréquents en Afrique subsaharienne, les mutilations génitales féminines, le mariage d’enfants, le trafic d'êtres humains, la violence en ligne et le féminicide.
Si les organisations internationales et locales fournissent chaque année des statistiques sur les victimes de violence parmi les femmes et les filles, il reste impossible de compter réellement le nombre de victimes, car les femmes ne dénoncent souvent pas les violences pour de nombreuses raisons, notamment la peur de la société et la honte qu'elles infligent à la victime, et non à l'auteur.
Les femmes gardent également le silence sur la violence lorsqu'elles n'ont pas confiance dans les mécanismes juridiques mis en place pour les protéger de la violence, de sa récurrence et de ses conséquences.
Contrairement à une opinion très répandue, la violence à l'égard des femmes n'est pas uniquement physique, elle peut tout autant être psychologique, sexuelle, morale et patrimoniale.
- Violence physique : toute action qui porte atteinte à l'intégrité ou à la santé du corps, comme frapper, pousser, jeter des objets, donner des coups de pied, presser, brûler, couper et blesser.
- Violence sexuelle : il s'agit de toute action qui oblige une femme à accomplir, maintenir ou assister à un acte sexuel sans sa volonté, par la force, la menace ou la contrainte physique ou morale.
- Violence psychologique : toute conduite qui cause des dommages émotionnels et d'estime de soi à la victime. Il peut s'agir de situations de gêne, d'humiliation, de manipulation, de persécution, de menaces, d'insultes, de chantage, de limitation du droit d'aller et venir, etc.
- Violence patrimoniale : c'est celle par laquelle l'agresseur prend l'argent gagné par la femme avec son propre travail ou détruit tout patrimoine, bien personnel ou outil de travail de la victime. Parmi les actions, citons le contrôle de l'argent dépensé, le fait de brûler, de déchirer des photos ou des documents personnels.
- Violence morale : elle se caractérise par des actions qui déshonorent la femme, par des mensonges, des offenses ou des jurons.
Qu'en est-il de la législation en matière de lutte contre les VBG ?
Les 16 jours d‘activisme contre la violence de genre mettent en lumière les actions nécessaires pour prévenir la violence et soutenir les victimes, afin qu‘elles puissent mener une vie libre de violence.
L’accent est mis à la fois sur le soutien individuel et sur la prise de responsabilité collective et structurelle.
Adopté par l’Union africaine en 2003, le Protocole de Maputo demeure à ce jour l'instrument de référence à l'échelle du continent, pour protéger les droits des femmes et éliminer les pratiques néfastes.
Selon l’Onu-femme, sur les 5 dernières années, 79% des États membres dans la région africaine ont mis en place des mécanismes institutionnels et des plans nationaux pour mettre fin à la violence contre les femmes et les filles.
90% ont introduit ou renforcé la législation en matière de lutte contre les violences à l’égard des femmes et des filles. 88% des États ont introduit ou renforcé des services pour prendre en charge les victimes de violences.
Sur le plan de la sensibilisation, de plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer les violences à l'endroit des femmes et des filles.
Les campagnes communautaires et médiatiques ont permis de briser certains tabous entourant les VBG. L'accent est mis dans la sensibilisation et la prévention, la protection des survivantes et l’appui aux réformes législatives.

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Que faut-il mettre en place pour éliminer et prévenir les VBG ?
La violence à l’égard des femmes et des filles est un phénomène complexe qui nécessite des stratégies multi-sectorielles et interconnectées :
- Mettre en place un environnement et un cadre respectueux des droits des femmes et des filles. Des progrès ont été réalisés dans l’adoption des lois mais il reste le défi de leur mise en application effective.
- Augmenter les budgets alloués aux Ministères en charge du genre pour mener des campagnes de sensibilisation et travailler ainsi le changement de normes sociales
- Investir dans l’éducation des filles et les projets d’autonomisation des femmes
- Impliquer les acteurs communautaires et les leaders d’opinions.
Docteure Annick Gnazalé, sociologue, chercheuse à la Chaire Unesco de Bioéthique de l’Université Alassane Ouattara d'Abidjan (Cote d’Ivoire) nous donne une lecture sociologique des ce phénomène social :
BBC Afrique : Pourquoi le fléau du féminicide a-t-il pris de l'ampleur en Côte d'Ivoire ?
« Ces dernières années ont été marquées, au niveau international, par un tournant décisif dans les revendications féministes depuis le mouvement #MeeToo. Les femmes s’insurgent contre l’hégémonie du patriarcat. Elles revendiquent plus de droits, elles revendiquent leur indépendance, même quand elles sont en couple. Et face à ce changement social, la violence sonne comme un rappel à l’ordre. En effet, le féminicide observé en Côte d’Ivoire s’inscrit dans le vaste champs des violences faites aux femmes aux quatre coins du monde. Quoique n’étant pas un phénomène nouveau, il est mis en lumière par la nouvelle génération de féministes qui se veut plus proche des victimes et plus actives sur les réseaux sociaux notamment. Éveillant ainsi la conscience collective sur ces formes de violences, longtemps passées sous silence. »
« En outre, si l’on se réfère aux deux cas de féminicides qui ont heurté la société ivoirienne entre les mois de mars et avril 2024, il est mentionné dans les rapports publiés une volonté de rupture manifestée par les victimes. Les femmes n’acceptent plus d’être des victimes passives. Elles osent revendiquer leur liberté. Et cette nouvelle manière d’agir suscite, dans certains cas, de vives réactions chez leurs conjoints, pouvant aboutir au féminicide. »
Quels types de traumatismes les violences sexuelles peuvent-elles laisser chez une victime ?
« Les violences sexuelles impactent tous les aspects de la vie de la victime et la société de façon générale. Elles peuvent avoir de lourdes conséquences sur la santé mentale, allant de la dépression au suicide. Ces violences peuvent également affecter l’équilibre social de la victime qui peut se sentir stigmatisée, discriminée et rejetée par sa communauté. Les violences sexuelles peuvent aussi avoir des conséquences socio-économiques. Certaines victimes se retrouvent parfois au chômage pour avoir dénoncé un patron ou un collègue harceleur. Ce qu’on peut retenir en somme, c’est que les violences sexuelles peuvent avoir des conséquences multiples et multiformes sur la vie de la victime. »
Quelle est la responsabilité de la société par rapport au fléau du féminicide ?
« La société a une grande responsabilité par rapport à ce phénomène. En ce qui concerne la société ivoirienne, il existe une offre étatique qui garantit les droits de la femme et réprime les violences basées sur le genre. Cependant, et c’est là tout le défi de l’État, l’effectivité de ces droits et la répression des violences faites aux femmes sont fortement contrariées. Il est donc nécessaire, dans un premier temps, de traduire les textes et règlements en actions concrètes. Cela passe par la formation des acteurs du système judiciaire pour une meilleure prise en charge des victimes dans leur quête de justice et une criminalisation effective des violences sexuelles dans les parquets. Cela passe aussi par la gratuité du certificat médical et le renforcement de la capacité des centres d’accueil et d’hébergement des victimes, pour l’accompagnement du processus de répression du viol conjugal notamment.
Dans un deuxième temps, l’État doit travailler à la déconstruction des imaginaires sociaux qui enferment la femme dans un rôle de procréatrice et d’objet de plaisir. Il faut, pour cela, mettre un accent particulier sur l’éducation de la société ivoirienne. Les livres des classes du primaire doivent, par exemple, être revisités de sorte à y retranscrire le concept d’égalité des sexes pour l’inculquer aux enfant dès le bas âge. « Mariam joue à la balle », c’est bien mais il faut aller plus loin. Des pages pourraient être consacrées à la promotion des figures féminines qui sont dans les instances de décisions, plutôt que de promouvoir l’image de la femme-mère et ménagère.
Les actions visant à la déconstruction des imaginaires sociaux sur le rôle de la femme pourraient être réalisées de concert avec les figurent influentes de la société, notamment les chefs de communautés traditionnelles et religieuses, les journalistes, les artistes et les stars des réseaux sociaux appelés " les influenceurs ".
L’État pourrait également renforcer les politiques publiques d’autonomisation de la femme, afin de la sortir de sa situation de dépendance financière et lui donner ainsi les moyens de dire non à la violence sous toutes ses formes.»














