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De l'industrie pétrolière aux petits pots de confiture : le parcours atypique d'une entrepreneure Gabonaise
- Author, Ousmane Badiane
- Role, Digital Journalist BBC Afrique
Jessica Medza Allogo est une entrepreneure gabonaise, spécialisée dans la production artisanale de confitures à base de produits locaux.
Après avoir travaillé pendant 10 ans dans le secteur pétrolier, comme ingénieure, elle se reconvertit dans l'agroalimentaire en 2016 et lance sa marque "Les Petits Pots de l'Ogooué".
Aujourd'hui, elle dirige l'une des entreprises agroalimentaires les plus innovantes du Gabon.
Cette entrepreneure transforme fruits, légumes et épices locaux en confitures, sirops, condiments et snacks gourmands, vendus un peu partout à travers l'Afrique, l'Europe et l'Amérique du Nord.
Avec ses pots de confiture 100% artisanal, Jessica Allogo s'est fixée comme objectif de raconter une histoire, celle d'un Gabon qui valorise ses savoir-faire et qui entend se faire une place dans les marchés nationaux et internationaux grâce à l'authenticité de ses produits.
De l'ingénierie pétrolière à l'agroalimentaire
Ingénieure chimiste formée à Polytechnique Montréal, Jessica Allogo a travaillé une dizaine d'années pour la multinationale Total, notamment au Gabon, en Birmanie et en Asie.
A son retour au Gabon en 2016, elle se voit offrir des mangues. Plutôt que de jeter les fruits trop mûrs, elle en fait de la confiture—un geste qui va tout déclencher .
« Je me suis demandé : quel impact est-ce que je veux avoir ? Juste faire carrière dans le pétrole ou contribuer à transformer mon pays ? »
Passionnée de gastronomie et d'héritage culturel africain, Jessica commence, presque par accident, à faire de la confiture.
« C'est un peu le fruit du hasard. J'avais des fruits trop mûrs chez moi. Ça m'a rappelé les confitures de ma grand-mère. J'ai regardé quelques recettes sur internet, puis j'ai testé mes premiers pots et et j'ai adoré.C'est devenu une passion, puis un vrai projet de vie. »
Jessica Allogo n'a rien renié de son passé d'ingénieure, bien au contraire elle s'inspire de son expérience de chimiste qu'elle transpose dans son nouveau secteur d'activités.
« Je suis toujours ingénieure, mais aujourd'hui j'applique cette rigueur à l'agroalimentaire », confie-t-elle.
Il y a dix ans, en quête de sens, elle quitte un poste confortable dans le secteur pétrolier pour se lancer dans l'agro-industrie.
Très vite, Les Petits Pots de l'Ogooué voient le jour à Port-Gentil. Le nom s'impose presque comme une évidence : « Je voulais un nom qui incarne à la fois le territoire et le terroir. À l'époque, je vivais à Port-Gentil, dans l'Ogooué-Maritime. Le fleuve Ogooué traverse une grande partie du Gabon, il était donc symbolique. Et comme j'ai commencé avec des confitures en petits pots, le nom s'est imposé naturellement.»
Son ambition est claire : valoriser le terroir gabonais en misant sur des produits transformés localement, aux saveurs innovantes. Ananas-gingembre, mangue-vanille, atanga, odika, citron... les créations sont aussi locales qu'audacieuses.
Mais les débuts sont rudes. « Les difficultés ont été nombreuses. Au départ, c'était très basique : trouver des contenants neufs était déjà un défi. On recyclait des pots de mayonnaise. Ensuite, il a fallu comprendre les process agroalimentaires, recruter et former une main-d'œuvre peu qualifiée, et surtout faire face au manque de financements. L'accès aux fonds reste un obstacle majeur pour les femmes entrepreneurs, encore plus dans l'agriculture », se souvient-elle.
Comme beaucoup d'entrepreneurs africains, elle démarre sur fonds propres, en recyclant des pots de mayonnaise. « Il a fallu apprendre, s'adapter, former, et surtout persévérer. »
Sans budget pour faire de la publicité, Jessica mise dès le départ sur les réseaux sociaux. « Instagram, Facebook, les plateformes de e-commerce nous ont permis de créer une communauté engagée autour du local et de la durabilité. Aujourd'hui, on expédie nos produits un peu partout dans le monde grâce à ces canaux. »
Elle utilise aussi les réseaux pour raconter des histoires, créer des univers autour de ses produits et tester des campagnes originales. Pendant la pandémie de Covid-19 par exemple, elle lance une offre : un pot de confiture offert avec des crêpes faites maison. « On voulait changer les habitudes. Proposer une alternative locale aux produits industriels et ça a marché ! »
Promotion du label « made in Gabon »
Le Gabon dispose d'un patrimoine naturel abondant. Des forêts luxuriantes aux terres fertiles en passant par une biodiversité exceptionnelle, tout y est pour bâtir une filière agro-industrielle solide.
Pourtant, pendant des décennies, le pays s'est appuyé essentiellement sur l'exploitation pétrolière et minière, reléguant l'agriculture et la transformation agroalimentaire à des rôles secondaires.
Mais cette tendance change. Depuis quelques années, les pouvoirs publics et les entrepreneurs privés s'emploient à redynamiser le secteur agricole pour garantir la sécurité alimentaire et créer de la valeur ajoutée localement.
Au cœur de cette transition, une nouvelle génération d'entrepreneurs passionnés et résilients trace son chemin.
Ils misent sur la transformation locale des matières premières, en alliant traditions culinaires, innovation et collaboration entre entrepreneurs et coopératives agricoles qui parient sur la production, la transformation locale et la valorisation des richesses naturelles.
« Nous collaborons étroitement avec les agriculteurs en région. Grâce au ministère de l'Agriculture, nous identifions des producteurs dans les provinces. Nous les aidons à acheminer leurs récoltes, à structurer les chaînes de valeur, et à devenir des partenaires durables », explique Jessica Allogo.
Aujourd'hui, 10 ans plus tard, son entreprise ne cesse de croître. Les produits sont distribués dans les supermarchés, les épiceries fines et même à l'international.
« L'entreprise se porte bien. Nous connaissons une croissance régulière, autant en chiffre d'affaires qu'en visibilité. Nous sommes présents dans les supermarchés, boutiques spécialisées, et à l'aéroport. Aujourd'hui, je souhaite accroître notre impact, notamment en augmentant le nombre de producteurs avec qui nous travaillons. C'est dans cette optique que nous avons lancé une levée de fonds pour agrandir notre capacité de production », dit-elle fièrement.
Mais pour Jessica, le succès ne se mesure pas seulement en chiffres d'affaires. Il se mesure aussi en impact. Elle travaille main dans la main avec les producteurs locaux pour structurer les chaînes agricoles. « Notre ambition est de bâtir des filières durables. Les producteurs n'ont pas toujours accès aux marchés, nous devenons un débouché stable, tout en les aidant à transformer leurs produits. »
Elle forme aussi des jeunes et des femmes dans des programmes agricoles, afin de créer une culture de filière intégrée, de la production à la transformation, convaincue que l'agro-industrie peut être un levier de développement à long terme.
En 2024, ses confitures ont fait leur entrée dans 250 magasins Monoprix en France via la campagne "Bonne Arrivée" et la collaboration Maison Château Rouge, un jalon historique pour une PME gabonaise .
Transmettre et inspirer
Jessica Allogo a su transformer une passion née d'un simple cadeau de mangues en une marque emblématique d'agro‑alimentaire. Grâce à sa formation scientifique, elle propose des confitures artisanales raffinées valorisant le terroir africain.
Son modèle allie qualité, ancrage local, commerce équitable, autant qu'une stratégie digitale forte. Sa réussite exemplaire, tant au Gabon qu'à l'international, en fait une véritable ambassadrice de l'entrepreneuriat africain.
Elle incarne cette génération de femmes africaines qui transforment les ressources locales en richesses durables. Son parcours, entre audace et résilience, inspire bien au-delà des frontières du Gabon.
« Ne soyez pas votre propre frein. Trop souvent, on attend que tout soit parfait. Il faut commencer, même petit, l'essentiel, c'est d'agir et de s'améliorer chaque jour. Ayez confiance en vous, exprimez vos idées et osez. Trop de femmes attendent que tout soit parfait avant de se lancer. Moi, j'ai commencé avec des produits très imparfaits. Ce qui compte, c'est d'agir. Il faut faire, s'améliorer, apprendre sur le tas » donne t-elle comme conseil à toutes celles qui rêvent d'entreprendre.
« Il n'y a pas de recette magique. Seulement du courage, de la passion, et l'envie de créer de la valeur là où personne ne l'attend » ajoute l'entrepreneure qui il y a juste dix ans, portait encore un casque de chantier dans l'industrie pétrolière.