Sénégal : Quelles sont les retombées économiques du Magal de Touba ?

    • Author, Ousmane Badiane
    • Role, Digital Journalist BBC Afrique

Plus de 6,5 millions de personnes ont convergé cette semaine vers Touba, ville sainte de la confrérie mouride située à environ 150 km de la capitale sénégalaise Dakar, pour prendre part au 131e Grand Magal, selon des chiffres officiels communiqués par les organisateurs.

Principal événement religieux des disciples du mouridisme, le Magal commémore l'arrestation et la déportation au Gabon, le 12 août 1895, par les autorités coloniales françaises, de Cheikh Ahmadou Bamba (1853-1927), fondateur de cette confrérie soufie, accusé de vouloir fomenter une rébellion.

C'est l'un des plus grands pèlerinages musulmans d'Afrique de l'Ouest.

Cette année, le Magal à Touba a battu des records de participation avec 6 583 278 pélerins recensés , selon une étude commanditée par le comité d'organisation du Magal de Touba et coordonnée par l'ingénieur statisticien Moubarack Lo.

Ce chiffre marque une hausse de 12 % par rapport à l'édition de 2023.

Parmi ces participants, 5,1 millions étaient des voyageurs venus d'autres régions du Sénégal ou de l'étranger (+5,5 % par rapport à 2023), 1,44 million étaient des résidents de Touba et du département de Mbacké (+6,5 %).

Les enquêteurs soulignent que le Magal a plus que doublé son affluence entre 2011 et 2025, passant de 3,09 millions à plus de 6,5 millions de fidèles.

En parallèle, près de 236 000 véhicules (235919 hors motos et charrettes) ont été enregistrés dans la ville durant la période du 10 au 13 aout , soit une hausse annuelle moyenne de 14,5 %.

Mais au-delà de sa dimension spirituelle , le Magal de Touba est aussi un événement économique dynamique, qui fait de ce rassemblement sans conteste, l'un des plus grands rendez-vous économiques annuels d'Afrique de l'Ouest.

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30 morts dans des accidents de la route

Mais cette édition 2025 a aussi été marquée par de nombreux accidents de la circulation.

Selon la Brigade nationale des sapeurs-pompiers, au moins 30 personnes ont perdu la vie et 1236 victimes ont été dénombrées dans 270 accidents de la circulation liés au pèlerinage.

La majorité des drames ont impliqué des véhicules en provenance ou à destination de Touba.

Le commandant Yatma Dièye, porte-parole des sapeurs-pompiers, a déploré « une situation alarmante » et rappelé « l'impérieuse nécessité d'une prise de conscience collective et d'un plus grand respect du code de la route ».

En 2024, près de 700 décès liés aux accidents routiers ont été recensés au Sénégal, dont 90 % attribués à une erreur humaine, selon les autorités.

Le gouvernement sénégalais s'est engagé à réduire de 50 % la mortalité routière d'ici 2030, dans le cadre de sa stratégie nationale de sécurité routière.

Entre 300 et 400 milliards de FCFA générés

Chaque année, Touba voit sa population multipliée par 4, le temps du Grand Magal.

Un flot humain de plus de 4 millions de pèlerins déferle sur la ville pour commémorer le départ en exil de Cheikh Ahmadou Bamba.

Mais derrière la ferveur religieuse, c'est une autre réalité, économique celle-là, qui se joue : celle d'une manne financière de plus de 250 milliards de FCFA injectée dans l'économie sénégalaise, selon une étude menée par des chercheurs de l'Université Alioune Diop de Bambey (Centre ouest).

Pour cette édition 2025, le chiffre d'affaires est estimé entre 300 et 400 milliards de FCFA, a fait savoir le président de la Commission culture et communication du Grand Magal Serigne Abdoul Lahad Mbacké Gaïndé Fatma.

« Cette année, on a dépassé les 300 ou 400 milliards FCFA d'impact économique. Le Magal peut être le moteur du développement économique du Sénégal. Sur le volet élevage, c'est près de 33 milliards qui ont été dépensés en deux semaines. Les commerçants font 70 % de leur chiffre d'affaires durant cette période », a t-il déclaré aux médias locaux lors de la cérémonie de cloture du Magal, jeudi.

Ce dynamisme profite à tous les maillons de l'économie locale.

Les secteurs les plus directement bénéficiaires sont clairement identifiés : transport, restauration, commerce de gros et de détail, vente de ruminants (environ 150.000 chaque année), télécommunications et transferts d'argent.

En effet le Magal dope la consommation de manière exponentielle.

Les transports connaissent un pic : bus, minibus, taxis, charrettes, motos… tout est mobilisé. Les compagnies de transport interurbain doublent ou triplent leurs rotations et les garages tournent à plein régime.

L'hébergement suit la même logique. Même si beaucoup de pèlerins logent chez des proches ou dans les daaras, la demande explose : locations temporaires, maisons mises à disposition, dortoirs improvisés…Chaque pièce devient monétisable.

Sur le plan énergétique, la Senelec (Société Nationale d'Electricité du Sénégal) anticipe chaque année une hausse de la demande d'électricité d'environ +30 à +50% pendant la période du Magal.

Des groupes électrogènes sont déployés, des lignes renforcées. Idem pour la distribution d'eau potable, avec des forages mobilisés en urgence et des citernes d'appoint installées dans les quartiers périphériques.

En moyenne, un pèlerin dépense 105 000 FCFA pour le Magal

Les 50 000 ménages établis à Touba dépensent pour l'organisation en moyenne 1 443 415 FCFA chacun lors du Magal. Ces dépenses sont essentiellement dédiées à l'alimentation, selon les auteurs de l'étude.

« En moyenne un pèlerin dépense 105 000 FCFA durant le Magal. Il est important de souligner que les pèlerins (42,39%) qui ont un revenu de moins de 50 000 FCFA sont beaucoup plus représentatifs. Les pèlerins qui ont un revenu se situant entre 50 000 et 100 000 FCFA et 100 000 et 200 000FCFA représentent respectivement 21,34% et 20,3%.»

Interrogé sur les résultats de cette étude qu'il dirige depuis plusieurs années en collaboration avec le Comité d'organisation du Magal, Dr Souleymane Astou Diagne souligne une évolution notable : « Les retombées économiques du Magal sont de plus en plus significatives, en volume comme en diversité d'acteurs. »

Selon lui, cette progression est notamment due à la professionnalisation progressive des services autour du pèlerinage, et à l'intensification des flux financiers venus de la diaspora.

Une donnée le confirme : 42 % des pèlerins effectuent des transferts d'argent pendant leur séjour, pour des montants variant entre 56.000 FCFA et 139.000 FCFA, selon qu'ils proviennent du Sénégal ou de l'étranger.

Ces opérations alimentent un secteur informel mais hautement lucratif : les acteurs du transfert de fonds engrangent jusqu'à 800 000 FCFA par jour durant l'événement.

Le Magal de Touba dépasse largement sa dimension spirituelle.

C'est un révélateur : celui d'une économie informelle dynamique et d'un système de redistribution communautaire puissant

Un modèle parallèle, que l'État observe, mais peine encore à intégrer pleinement dans sa stratégie de développement national.

Le Magal, secteur économique à part entière

Dans les rues encombrées de Touba, tout se vend, tout s'achète : des repas chauds aux moutons destinés aux sacrifices, en passant par les services de transport ou d'hébergement improvisé.

Les secteurs les plus directement bénéficiaires sont clairement identifiés : transport, restauration, commerce de détail, vente de ruminants (environ 150 000 chaque année), télécommunications et transferts d'argent.

Mais les effets ne se limitent pas à l'économie locale.

Le Magal constitue également un levier de croissance pour des régions entières : les produits agricoles, le bétail ou les biens de consommation sont acheminés de tout le pays, générant un mouvement économique circulaire.

A Touba, on prépare des mois à l'avance la venue des pèlerins. Les artisans, les maçons, les commerçants, les tailleurs doublent voire triplent leurs revenus. Les transferts d'argent de l'étranger connaissent une hausse. Les entreprises de télécoms, elles aussi, réalisent des bénéfices record.

« On peut parler d'un secteur économique à part entière, même s'il est encore largement informel », insiste Dr Diagne. Et c'est bien là l'enjeu majeur pour les années à venir : comment structurer cette dynamique afin d'en maximiser les bénéfices collectifs ?

L'étude recommande ainsi la création de sites d'hébergement dédiés pour soulager les ménages qui accueillent les pèlerins dans des conditions souvent précaires, mais aussi l'élaboration d'un plan industriel spécifique pour Touba et ses environs, afin de canaliser et valoriser cette manne financière.

Système informel parallèle

A Touba, tout ou presque fonctionne en dehors des circuits classiques de l'État.

Il n'existe pas de fiscalité imposée, peu de services publics conventionnels, et les infrastructures sont souvent prises en charge par les fidèles ou les communautés.

Cette autosuffisance religieuse et communautaire crée une dynamique économique singulière : des milliers de commerçants informels viennent s'installer temporairement, les marchés se multiplient, les circuits d'approvisionnement s'étendent jusqu'aux frontières du pays, et la solidarité communautaire remplace les services sociaux.

Mais cette puissance économique reste largement non régulée.

« C'est une richesse qui circule vite, entre mains privées, souvent sans traçabilité, ce qui limite son impact à long terme », explique l'économiste Seydina Ndiaye.

Pour de nombreux fidèles, participer au Magal, c'est honorer un acte de foi, mais aussi contribuer à un effort collectif.

Des millions de repas sont offerts, des tonnes de vivres acheminées, et des dizaines de camions transportent eau, bois, bétail, sacs de riz etc. Toute une logistique s'active dans l'ombre, alimentée par les dons volontaires et la mobilisation des diasporas.

Lors du Magal, les disciples donnent le "Adiya" à leur chef religieux, un don en espèces synonyme d'acte d'allégeance hautement recommandé dans la tradition mouride. Le montant de ce don varie d'un fidèle à un autre et peut grimper jusqu'à plusieurs millions de FCFA.

Tout compte fait, le Magal est un accélérateur de consommation, de redistribution et de mobilisation économique.

Touba, une ville au statut particulier

La cité religieuse de Touba n'est pas une ville comme les autres. Créée par le fondateur du mouridisme au 19e siècle, elle jouit d'un statut administratif et fiscal particulier.

Contrairement aux autres villes placées sous l'autorité directe de l'État sénégalais, Touba est sous tutelle du khalife général des mourides.

L'administration y est assurée par les dahiras (structures religieuses), et la gestion de la cité s'organise autour de la mosquée, des daaras (écoles coraniques) et des familles maraboutiques.

Ce modèle original a favorisé l'émergence d'une économie autonome, pour l'essentiel informelle et fortement ancrée dans les valeurs de travail, d'entraide et de solidarité.

Et c'est lors du grand Magal, célébration du départ en exil de Cheikh Ahmadou Bamba, que cette économie informelle atteint son apogée.

Les secteurs les plus dynamiques concernent principalement l'alimentation, le transport, les services financiers, les télécoms, les produits de première nécessité.

« Le Magal est une grande opportunité pour nous car on triple nos rotations. Nos chauffeurs font Dakar-Touba trois fois par jour. Pas de repos », dit Fallou Diop, superviseur d'une compagnie de transport assurant la désserte quotidienne entre la capitale sénégalaise Dakar et la ville sainte.

Au fil des années, Touba est devenu la deuxième ville du Sénégal, sur le plan économique et démographique.

Un événement multidimensionnel

Le grand Magal de Touba est un évènement religieux majeur au Sénégal qui mobilise toutes les franges de la société.

Ce rassemblement est l'expression d'une résistance pacifique, c'est une journée de commémoration, de prière, de solidarité, de générosité mais aussi d'organisation logistique impressionnante.

Des repas gratuits sont offerts à des milliers de pèlerins, des services de santé sont mobilisés, les grandes entreprises délocalisent leurs activités et la ville devient le temps d'une commémoration, le centre névralgique de l'économie sénégalaise.

Et donc ce rassemblement, n'est pas un simple pèlerinage pour les millions de fidèles mourides disséminés dans tout le pays et un peu partout à travers la diaspora.

A travers ses quatre dimensions - spirituelle, sociale, économique et politique - le Magal de Touba offre l'occasion de découvrir une réalité singulière au Sénégal et dans le monde musulman, celle d'un islam sunnite, soufi et africain, qui a inscrit le pacifisme et le travail au cœur de sa doctrine.