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Qui était Georges Anicet Ekane, l'opposant camerounais décédé en détention ?
- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC News Afrique
- Reporting from, Dakar
Une onde de choc s'est emparé du Cameroun à l'annonce du décès de l'opposant charismatique, figure de la lutte pour la libération de ce pays d'Afrique centrale, Georges Anicet Ekane.
Joint ce lundi matin par BBC News Afrique, on pouvait deviner l'état dans lequel se trouve Me Emmanuel Simh. L'avocat de Georges Anicet Ekane, décédé dans la nuit de dimanche à lundi 1er décembre en détention, avait une voix à peine audible au téléphone.
« Je suis effondré. Je viens de mettre son corps à la morgue », confie Me Simh à BBC. Il se rappelle sa dernière visite à l'opposant la semaine dernière dans sa cellule. M. Ekane n'était pas du tout en forme. « Le voir en face dans ces conditions était très difficile pour moi ».
La sœur de l'opposant, Marianne Simone Ekane, quant à elle, a écrit sur les réseaux sociaux : « Ekane vient de mourir. Ils l'ont tué… ».
Selon un porte-parole du parti Manidem qui s'est confié à BBC, M. Ekane est décédé ce matin dans sa chambre d'hôpital dans un établissement médical militaire.
« Nous n'avons aucune explication... Sa femme a été appelée pour venir et lorsqu'elle s'est présentée, on lui a simplement montré le corps de son mari », a-t-il déclaré.
Plusieurs partisans de l'opposant se sont rassemblés ce matin au siège de son parti à Douala pour pleurer sa disparition. Sa mort a provoqué la consternation dans tout le pays. Selon les informations, les locaux du siège du parti a été encerclés par les forces de sécurité.
« Nous sommes en train de dire au revoir à un héros moderne de la lutte de libération de notre pays. C'est celui-là qui a fait preuve d'un altruisme à nul autre pareil », a confié à BBC News Afrique Aristide Mono, chercheur et politologue camerounais.
Anicet Ekane, président du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem), a été arrêté le 24 octobre dernier au siège de son parti à Douala, avant d'être transféré à Yaoundé.
Arrestation et détention
Ekane Anicet, 74 ans, est décédé au Secrétariat d'Etat à la Défense (SED), quartier général de la gendarmerie à Yaoundé où il est détenu depuis plus d'un mois, après avoir été arrêté par la gendarmerie à Douala. Il a été hospitalisé au Centre médical de la gendarmerie nationale.
Il est l'un des fondateurs de l'Union pour le Changement en 2025, la plateforme des partis politiques qui a porté Issa Tchiroma Bakary comme candidat unique de l'opposition à la présidentielle du 12 octobre au Cameroun.
M. Ekane était considéré comme l'une des figures contestataires dans la crise post-électorale qui a secoué le Cameroun pendant plusieurs jours. Le ministre de l'Administration territoriale, Paul Atanga Nji, avait mis en garde contre toute déclaration unilatérale de victoire, menaçant les contrevenants de poursuites judiciaires.
Ses proches, notamment sa sœur et son avocat, indiquent que c'est sa position qui lui a valu les persécutions qui ont conduit à son arrestation et sa détention dans des « conditions inhumaines ».
Pour le gouvernement camerounais, en soutenant Issa Tchiroma Bakary qui s'est proclamé vainqueur de l'élection présidentielle du 12 octobre et a appelé à des manifestations contre les résultats donnés par le Conseil constitutionnel, Anicet Ekane s'est rendu coupable de complicité d'incitation au soulèvement populaire.
Avec d'autres leaders de l'opposition arrêtés, notamment Djeukam Tchameni, le président de Manidem est poursuivi pour hostilité envers la patrie, révolution, incitation à la révolte et appel à l'insurrection, sur fond de forte tensions politiques post-scrutin.
Une santé fragile dans des conditions difficiles de détention
Selon les proches d'Anicet Ekane qui avait une santé jugée préoccupante, ce dernier n'aurait pas bénéficié des conditions de détention adaptées à son statut particulier.
Il est décrit comme un « extrato-oxygéno dépendant » avec des problèmes respiratoires chroniques. Mais pendant sa détention, la gendarmerie a saisi son extracteur d'oxygène et d'autres accessoires qui lui sont vitales selon ses avocats.
L'urgence médicale dont l'opposant faisait l'objet a amené le cabinet de Me Hippolyte Meli Tiakouang à adresser une correspondance au Commandant de la Légion de gendarmerie du littoral à Douala le 15 novembre 2025.
L'avocat réclamait dans cette lettre la restitution immédiate des équipements de santé à son client. Il a fait savoir, dans le document, qu'il s'était déplacé à Douala pour récupérer le matériel médical de son client.
Mais le Secrétariat d'Etat à la Défense lui avait tout simplement demandé de « revenir plus tard sans autres précisions ».
Dans un autre communiqué publié sur les réseaux sociaux, Me Tiakouang a qualifié la détention de son client d'illégale. « Il n'a jamais été présenté devant un juge ni inculpé d'aucun délit », a-t-il déclaré.
Pour les proches de l'opposant, ce sont les mauvais traitements et la privation des soins essentiels en détention qui ont précipité son décès.
Dans un communiqué en date du 21 novembre 2025, son parti Manidem avait déjà alerté sur l'urgence de restituer les appareils médicaux à son leader. Le parti avait qualifié la situation de « gravement dangereuse » pour la santé d'Anicert Ekane.
Mais le ministère camerounais de la Défense rejette ces accusations et indiquent qu'Anicet Ekane a été bien traité lors de sa détention.
M. Ekane était bien traité, selon le ministère de la Défense
Le ministère de la Défense du Cameroun, à travers son porte-parole, le Capitaine de Vaisseau Atonfack Guemo Cyril Serge, a déclaré dans un communiqué que le président du Manidem avait été bien soigné par les médecins depuis son arrestation le 24 octobre.
« Le défunt, qui souffrait de diverses pathologies chroniques, était depuis interné au centre médical militaire de la gendarmerie nationale », a-t-il précisé, ajoutant qu'il est décédé des suites d'une maladie.
« Il était pris en charge de manière appropriée par le corps médical militaire, de concert avec ses médecins personnels, et bénéficiait d'un suivi complémentaire dans les formations hospitalières de la place », a souligné le communiqué.
Le ministère de la Défense annonce l'ouverture d'une enquête pour « établir avec précision les circonstances du décès ».
Le gouvernement, à travers le ministre de la Communication qui a regretté ce décès et « mesure pleinement la douleur qui frappe la famille du disparu », affirme également que l'opposant a bénéficié des soins adéquats et confirme l'enquête.
Qui était Georges Anicet Ekane ?
Geroges Anicet Ekane est une figure majeure de la gauche nationaliste camerounaise, qui a été sur les braises au Cameroun depuis les années 1990.
Déjà en 1973, il adhère à l'Union des populations du Cameroun (UPC) qu'il a quitté en 1995 pour créer son parti, le Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem). Il a milité dans des groupes démocrates patriotes, s'opposant au pouvoir central.
« Anicet Ekane est un pionnier de la lutte de libération du Cameroun et aussi du retour au multipartisme dans notre pays. Il est issu d'une formation politique qui a contribué largement dans la « décolonisation » du Cameroun », a indiqué le politologue et chercheur Aristide Mono.
En février 1990, il a été arrêté et condamné à quatre ans de prison, assorti d'une amende de 20 millions de F CFA avec la déchéance de ses droits civiques. Mais il a été gracié dans la même année.
La carrière du président de Manidem est caractérisée par un engagement contre le tribalisme, la corruption, les abus du pouvoir. Il était un défenseur des droits des étudiants et des populations marginalisées.
Pour M. Mono, l'opposant a été vraiment connue pour sa constance dans le champ de la lutte politique au Cameroun depuis 1990 jusqu'à ce jour. « Il est resté très attaché aux idéaux des nationalistes et aux idéaux de la démocratie ».
Anicet Ekane a manifesté son soutien à l'opposant Maurice Kamto dans le cadre de la présidentielle du 12 octobre 2025, en faisant de lui le candidat de son parti Manidem. Lorsque la candidature de ce dernier a été rejeté par ELECAM, M. Ekane s'est rapidement rallié à Issa Tchiroma Bakary en créant, avec d'autres partis d'opposition, l'Union pour le changement 2025 pour faire face à Paul Biya.
Aristide Mono souligne qu'Ekane « est un prototype même de l'altruisme politique et de l'entêtement face à la répression brutale du régime de Yaoundé qui a été jusqu'ici réfractaire à la démocratie ».
M. Ekane a soutenu Issa Tchiroma Bakary dans la crise post-électorale jusqu'à son arrestation, sa détention et sa mort sur laquelle s'interrogent ses proches.
« Anicet Ekane, malgré les déboires de ces derniers temps, malgré la négligence en termes de traitement là où ils étaient détenus, est resté catégorique, pas de négociation sur ce qu'il a toujours considéré comme la victoire d'Issa Tchiroma sur Paul Biya. Donc c'est, ma foi, l'image d'un homme qui a été dans l'entêtement, dans sa façon de résister politiquement. Et je crois que des individus ou alors des ressources pareilles, on n'en compte pas beaucoup dans le champ politique », fait savoir le politologue.
Que signifie sa mort pour la politique camerounaise?
Figure historique de la lutte pour la libération du Cameroun, Anicet Ekane était très écouté dans le paysage politique de ce pays d'Afrique centrale. Beaucoup regrettent sa perte. Mais les circonstances de son décès revêtent une leçon capitale pour les Camerounais.
Le pays sort à peine d'une crise politique post-électorale qui a coûté la vie à une dizaine de personnes, selon le gouvernement, pendant que l'ONU a dénombré une quarantaine de morts.
M. Mono évoque « une certaine peur, une certaine psychose qui est en train de s'emparer comme ça de la classe politique oppositionnelle de notre pays ».
« Il y a également ce message de la déshumanisation totale, de la brimade politique de l'ordre dominant qui vient de montrer d'une manière ou d'une autre qu'il n'est pas prêt à lésiner sur certains moyens pour venir à bout de ses adversaires politiques ».
Pour lui, cela va désormais être difficile pour les autres opposants « d'avoir le courage de pouvoir présenter des signes de détermination dans l'adversité face au régime de M. Biya ».
« Militant engagé et figure du pluralisme démocratique depuis les années 1990, Anicet Ekane laisse un vide dans le débat public camerounais », a réagi dans un communiqué la Délégation de l'Union européenne en République du Cameroun et pour la Guinée Equatoriale.
L'Union européenne a réitéré son appel à la « libération de toutes les personnes détenues arbitrairement depuis l'élection présidentielle ».
Quant au gouvernement camerounais, il appelle « au calme, à la retenue et au sens de responsabilité de toutes et de tous, afin d'éviter une instrumentalisation inopportune d'un événement triste, qui soit de nature à porter atteinte à l'ordre public et à la paix sociale ».