Vous visualisez une version texte de ce site web qui utilise moins de données. Voir la version principale du site, avec toutes les images et vidéos.
Enlèvements en Afrique du Sud : "Il y a toujours une partie de moi qui est morte ce jour-là"
Après une forte augmentation du nombre d'enlèvements ces dernières années, l'Afrique du Sud a l'un des taux d'enlèvement les plus élevés au monde, comme le rapporte Mpho Lakaje depuis Johannesburg.
Lesego Tau n'a d'abord pas paniqué lorsqu'un inconnu a ouvert la porte arrière de sa Mercedes Classe C grise et y est monté.
Elle s'était garée à l'extérieur d'un centre commercial de Johannesburg et était concentrée sur l'envoi d'un SMS à une amie avant d'aller chercher quelques articles pour une réunion dans la soirée.
Lire aussi :
Dans mon rétroviseur, je regardais et je pensais encore : "Cette personne va être tellement gênée quand elle réalisera qu'elle est dans la mauvaise voiture", a-t-elle déclaré à la BBC, racontant les événements de juin dernier.
Mais il ne s'agissait pas d'une erreur innocente. "Nos regards se sont croisés et j'ai compris ce qui se passait." Il s'agissait d'un enlèvement.
Six mois plus tôt, l'homme d'affaires Yasin Bhiku avait été enlevé dans l'allée de sa maison, près de Johannesburg, juste après être rentré de la mosquée.
Les images de vidéosurveillance, largement diffusées sur les médias sociaux, montrent M. Bhiku vêtu d'un T-shirt bleu et d'un pantalon noir, discutant calmement avec un ami.
On peut voir deux hommes sortir d'une voiture garée en face. Ils se dirigent d'abord vers lui, puis se précipitent sur lui après que M. Bhiku a compris ce qui se passait et a tenté de fuir.
Il a été maîtrisé et forcé à monter dans le véhicule sous la menace d'une arme. L'homme d'affaires a ensuite été retrouvé sain et sauf et secouru par la police.
Mme Tau, qui dirige sa propre entreprise de nettoyage à Pretoria, a également tenté de s'enfuir lorsqu'elle a compris qu'elle était sur le point d'être enlevée.
Elle a dit qu'elle avait essayé d'ouvrir la porte de sa voiture, mais un autre homme, habillé comme un gardien de parking et portant une veste hi-vis, a bloqué la porte.
L'homme assis sur le siège arrière a montré qu'il avait une arme et a ordonné à Mme Tau de quitter le complexe commercial en voiture. En cours de route, on lui a demandé de s'arrêter et quelqu'un d'autre a sauté dans sa voiture.
Un calvaire de quatre heures
Une fois dans la campagne, après environ 15 km de ce voyage terrifiant, les ravisseurs ont ordonné à Mme Tau de s'arrêter. Une voiture rouge est alors arrivée sur les lieux et quelqu'un en est sorti, a pris ses cartes bancaires et l'a forcée à révéler ses codes de sécurité.
"Les autres occupants de la voiture... ont commencé à passer en revue toutes mes différentes cartes. Ils retiraient [de l'argent]".
Dans le même temps, ses ravisseurs la frappaient à plusieurs reprises sur la tête avec le pistolet, lui ordonnant d'augmenter sa limite de retrait.
Le calvaire a duré plus de quatre heures.
Lire aussi :
À un moment, elle a entendu quelqu'un à l'autre bout du fil lui dire : "Finis-en avec elle. On a fini.""Je me suis dite qu'ils allaient me tuer, mais j'ai pensé, je dois me battre. Je dois me battre. S'ils vont me tuer, autant me battre", a déclaré Mme Tau.
Elle s'est battue pour sortir de la voiture, mais les ravisseurs l'ont attrapée et ont commencé à la frapper et à la griffer. Elle s'est enfuie et a traversé la route en courant dans le sens inverse de la circulation.Cette histoire et celle de M. Bhiku ne sont pas isolées.
En février, le ministre de la police, Bheki Cele, a révélé que 2 605 cas d'enlèvement avaient été signalés aux autorités au cours des trois derniers mois de 2021.
Au cours de la décennie qui a suivi 2010, les enlèvements ont plus que doublé en Afrique du Sud et on compte désormais 10 enlèvements pour 100 000 personnes, selon le groupe de réflexion sud-africain Institute for Security Studies.
En 2018, M. Cele a promis de faire de la lutte contre les enlèvements une priorité.
Des victimes ont été retenues contre leur gré, soit contre une rançon, soit pour que leurs comptes bancaires soient vidés, soit pour être agressées sexuellement.
Certaines n'en sont pas sorties vivantes, bien que l'on ne sache pas exactement quelle est la fréquence de cette issue.
Pour tenter de faire face à ce type de crimes, la police a mis sur pied une équipe spéciale chargée des enlèvements, qui combine collecte de renseignements et intervention tactique.
Les syndicats du crime ciblent l'Afrique du Sud
Une chose qui a été établie, c'est que les kidnappeurs ont tendance à travailler en équipe et que les enlèvements suivent un schéma, chaque membre du gang ayant un rôle précis, a déclaré le porte-parole de la police, le colonel Athlenda Mathe, à la BBC.
"Les guetteurs sont ceux qui suivent la cible. Les pickers sont ceux qui se déplacent pour kidnapper la victime". Les kidnappeurs conduisent souvent des véhicules très performants et sont généralement lourdement armés.
"Ensuite, nous avons les gardes qui prendraient le relais et garderaient la victime... jusqu'à ce qu'une rançon soit payée."Mais en arrière-plan, il y a un cerveau qui fait des recherches approfondies et tire les ficelles.
"Le caïd serait quelqu'un qui mène une vie haut de gamme et ne ferait pas le sale boulot", explique le colonel Mathe.
Ces criminels ont des tentacules dans des pays comme le Mozambique voisin et jusqu'au Pakistan.
Ils ont tendance à s'en prendre principalement à des hommes d'affaires fortunés ayant les moyens de payer une rançon, mais certaines victimes sont issues de milieux défavorisés et les enfants ne sont pas épargnés.
Selon Gérard Labuschagne, négociateur d'otages privé, il y a eu une augmentation des cas de très grande valeur. Les rançons peuvent atteindre 3 millions de dollars.
"Des groupes organisés opérant au Mozambique et dans d'autres régions d'Afrique ont décidé, pour une raison ou une autre, que l'Afrique du Sud était propice à ce type de crime et ils s'y livrent avec beaucoup de succès", déclare M. Labuschagne.
Certains commentateurs sociaux estiment que l'anarchie générale a rendu l'Afrique du Sud attrayante pour les criminels organisés du monde entier.
Face à la colère du public, la police reconnaît qu'il reste du travail à faire, mais le colonel Mathe affirme qu'elle a fait des progrès : "Depuis l'identification de ces syndicats, nous avons arrêté 115 suspects, composés de Pakistanais, de Mozambicains ainsi que de Sud-Africains."
L'un des suspects est Faizel Charloos, 43 ans, a été placé en détention en mars. Il est soupçonné d'être le cerveau d'une série d'enlèvements récents.
Lors de descentes de police dans plusieurs propriétés de Johannesburg liées à lui, des drogues, de l'argent et un véhicule puissant ont été récupérés.
M. Charloos a récemment comparu devant un tribunal, avec plusieurs autres personnes, pour des accusations d'enlèvement. Il n'a fait aucun commentaire.
Il est apparu qu'il avait la double nationalité sud-africaine et mozambicaine.
La police ne sauve pas les victimes
Dans une autre affaire, en avril, la police a réussi à secourir une fillette de quatre ans qui avait été enlevée dans une école de Johannesburg par une femme se faisant passer pour sa nourrice.
Ses ravisseurs avaient auparavant exigé des milliers de dollars pour la ramener saine et sauve.
Mais quatre personnes ont été arrêtées lorsqu'elles sont arrivées devant un centre commercial pour récupérer la rançon.
Malgré ces avancées, M. Labuschagne n'est pas convaincu que la police est en train de gagner.
"Nous avons eu une ou deux arrestations. Mais dans l'écrasante majorité de ces cas, la police ne sauve pas les victimes de l'endroit où elles ont été retenues. Elles sont libérées après un paiement."
Mme Tau a eu la chance de pouvoir s'enfuir, mais ses ravisseurs lui ont pris 1 400 dollars (1 100 livres sterling).
Cette épreuve lui a causé des dommages psychologiques et a plongé sa famille dans la détresse.
"Mon père n'est pas un homme qui pleure, mais il a eu les larmes aux yeux. Il continuait à penser qu'il aurait pu me protéger.
"Il y a toujours une partie de moi qui est morte ce jour-là".