Peine de mort : une famille prie pour qu'un miracle empêche l'exécution d'un homme au faible QI

    • Author, Par Yvette Tan
    • Role, BBC News, Singapore

Sarmila Dharmalingam prie pour un miracle. Son frère, Nagaenthran Dharmalingam, doit être pendu à la prison de Changi, à Singapour.

"Quand je suis seule et que je pense à mon frère, j'ai mal. Mais [nous devons] être courageux et continuer à prier - tout peut arriver", dit-elle à la BBC.

En 2009, Nagaenthran, alors âgé de 21 ans, est arrêté alors qu'il tente de faire passer de l'héroïne de Malaisie à Singapour.

Nagaenthran devait initialement être pendu mercredi matin, mais il a obtenu un sursis de dernière minute. Mardi, on a découvert qu'il était atteint de Covid-19 et l'exécution a été à nouveau reportée.

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Le citoyen malaisien est condamné à mort en dépit de l'évaluation d'un expert médical selon laquelle il a un QI de 69 - un niveau reconnu comme indiquant une déficience intellectuelle.

Mais le gouvernement singapourien estime qu'il "comprend clairement la nature de ses actes et ne perd pas son sens du jugement quant à la justesse ou à la fausseté de ce qu'il fait".

Singapour a l'une des législations les plus strictes au monde en matière de drogues et, localement, le recours à la peine de mort ne suscite guère de controverse. Mais cette affaire semble avoir déclenché une rare inquiétude dans la nation insulaire.

Explosion de colère

Plus de 60 000 personnes ont maintenant signé une pétition demandant au président de Singapour de gracier Nagaenthran, en invoquant le fait que l'exécution d'un malade mental est interdite par le code international des droits de l'homme.

"Il est totalement décourageant qu'un homme souffrant de déficience intellectuelle soit puni pour un crime non violent", affirme une personne qui a signé la pétition. "Ni lui ni sa famille ne méritent cette souffrance. S'il vous plaît, sauvez-le", dit-il.

Le mouvement gagne également du terrain sur les réseaux sociaux, où l'on observe un déferlement inhabituel de colère et de sympathie.

Sarmila dit qu'elle n'est pas sûre que le jeune homme de 33 ans comprenne lui-même la gravité de sa situation.

"Parfois, il m'appelle et me dit qu'il va être pendu et qu'il doit se préparer", confie-t-elle à la BBC.

"[D'autres fois] il dit qu'il veut rentrer à la maison pour manger de la nourriture cuisinée à la maison. Je ne sais pas s'il sait ou non [ce qui va se passer]."

S'il est pendu, ce sera la première exécution réalisée par Singapour depuis 2019.

Le débat sur la déficience intellectuelle

En 2009, Nagaenthran est surpris en train d'entrer à Singapour en provenance de Malaisie avec 43 g d'héroïne attachés à sa cuisse gauche.

Selon la législation singapourienne, les personnes prises en train de transporter plus de 15 g d'héroïne sont passibles de la peine de mort.

Au cours de son procès, il déclare qu'on l'avait forcé à transporter la drogue, avant d'affirmer avoir commis l'infraction parce qu'il avait besoin d'argent. Le tribunal estime que sa défense initiale était "fabriquée". Il est finalement condamné à la mort par pendaison.

En 2015, il fait appel pour que sa peine soit commuée en prison à vie, au motif qu'il souffrait d'une déficience intellectuelle.

En 2017, un psychiatre, le docteur Ken Ung, affirme que Nagaenthran souffrait d'une déficience intellectuelle légère, d'un trouble de l'hyperactivité avec déficit de l'attention et d'un trouble de la consommation d'alcool - autant de facteurs qui auraient "considérablement affecté son jugement [et] sa prise de décision". Lors du contre-interrogatoire, le Dr Ung a semblé se contredire et a indiqué que Nagaenthran pourrait plutôt souffrir d'un fonctionnement intellectuel limité.

Alors que trois autres psychiatres indiquent à la Cour que Nagaenthran ne souffre pas de déficience intellectuelle, l'un d'entre eux estime que son "intelligence limité peut avoir contribué à ce qu'il accepte de commettre l'infraction".

En fin de compte, le tribunal estime qu'il n'est pas handicapé intellectuellement. Une dernière demande de clémence présidentielle a également été rejetée l'année dernière.

"La Cour d'appel estime qu'il s'agit du travail d'un esprit criminel, pesant les risques et les avantages compensatoires associés à la conduite criminelle en question", souligne le ministère de l'Intérieur de Singapour dans un communiqué.

Des groupes mondiaux de défense des droits comme Amnesty International et Human Rights Watch ont condamné le verdict.

"Prendre la vie de personnes est un acte cruel en soi, mais pendre une personne condamnée simplement pour avoir transporté des stupéfiants, au milieu de témoignages effrayants indiquant qu'elle pourrait même ne pas comprendre pleinement ce qui lui arrive, est méprisable", déclare Rachel Chhoa-Howard, chercheuse d'Amnesty International à Singapour.

'Je ne pouvais pas la regarder en face'

L'affaire suscite également beaucoup d'indignation en Malaisie, pays d'origine de Nagaenthran, où des manifestations sont organisées pour demander l'arrêt de l'exécution.

Le Premier ministre malaisien, Ismail Sabri Yaakob, lance aussi un appel personnel à son homologue singapourien.

Après avoir passé dix ans dans le couloir de la mort, Sarmila a reçu une lettre envoyée par l'administration pénitentiaire de Singapour indiquant que l'exécution de Nagaenthran est fixée au 10 novembre.

"Je ne pouvais pas l'accepter... Je pleurais. J'ai pleuré toute la journée. J'avais tellement peur de le dire à ma mère parce qu'elle souffre de [certains] problèmes de santé. Je ne pouvais pas la regarder en face".

La famille a eu environ deux semaines pour organiser le voyage, la quarantaine à l'hôtel et les tests Covid dont elle aurait besoin pour entrer à Singapour. Les activistes ont souligné les défis supplémentaires que représentent les voyages pendant une pandémie.

"[La famille doit] faire des déclarations de santé, souscrire une assurance voyage, trouver son propre logement [entre autres]... [et on] attend d'elle qu'elle paie la facture de tout cela", explique à la BBC l'activiste Kirsten Han, qui lance une campagne de crowdfunding pour collecter de l'argent pour la famille.

"C'est une somme énorme pour une famille malaisienne, et il y a encore [d'autres] dépenses à envisager, ainsi que d'éventuels frais d'obsèques", dit-il.

Quelque 17 000 dollars (9 621 897 FCFA) sont finalement collectés dans le cadre de la campagne de crowdfunding. Sarmila affirme que sa famille n'aurait pas été en mesure de se rendre à Singapour sans cette somme.

La famille est arrivée à Singapour la semaine dernière. Sarmila n'est pas venue à Singapour avec le reste de la famille, car elle dit que quelqu'un doit gérer les affaires à la maison.

Ne pouvant pas voir son frère avant son exécution prévue, elle dit qu'elle prie tous les jours.