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Comment le Venezuela a fait d'un joyau architectural une sinistre prison
- Author, Karenina Velandia*
- Role, BBC
Autrefois symbole de la puissance d'Etat en Amérique latine, l'une des prisons les plus redoutées du Venezuela incarne aujourd'hui le déclin du pays.
Au centre de la capitale vénézuélienne, Caracas, se trouve un imposant bâtiment, qui surplombe les taudis situés alentour.
El Helicoide était autrefois le symbole d'une nation riche et prometteuse.
Aujourd'hui, elle abrite l'une des prisons les plus redoutées du Venezuela et incarne le déclin du pays, qui est passé du statut de puissance latino-américaine à celui d'une région en crise.
Modernité instantanée
El Helicoide a été construit dans les années 1950, lorsque le Venezuela faisait rêver - avec beaucoup d'argent provenant des revenus pétroliers.
Le boom de l'après-guerre battait son plein, et le dictateur Marcos Pérez Jiménez voulait projeter l'image d'une nation tournée vers l'avenir.
Le pays s'est beaucoup investi pour préserver cette image, selon Dr Lisa Blackmore, co-auteure de "Downward Spiral: El Helicoide's Descent from Mall to Prison", et directeur des études latino-américaines à l'Université d'Essex, au Royaume-Uni.
Le Venezuela est un pays qui, à partir de 1948, est entré dans une période de dictature militaire…
El Helicoide était censé être le premier centre commercial du monde, avec des rampes menant vers ses 300 boutiques.
L'infrastructure était tellement grande qu'on pouvait la voir de n'importe quel endroit de la ville de Caracas.
"C'était un bâtiment (…) emblématique - il n'y a vraiment rien de tel en Amérique latine", se souvient Dr Blackmore.
Il devait être doté d'un héliport et d'un hôtel, équipe d'ascenseurs fabriqués à Vienne, avec une technologie de pointe et un dôme unique, spécialement conçu pour le sommet du bâtiment.
Mais Marcos Pérez Jiménez, qui portait cette ambition, a été renversé par un coup d'Etat en 1958, ce qui fit de cet ambitieux projet un éléphant blanc.
Symbole de la peur
Pendant des années, une grande partie du bâtiment est restée vide, et on a tenté, par diverses initiatives, de le faire revivre - sans succès.
Puis, dans les années 1980, le gouvernement a commencé à transférer certaines agences d'État à El Helicoide - la plus importante étant les services de renseignement maintenant connus sous le nom de SEBIN.
Depuis lors, le bâtiment est devenu le symbole de la peur, puisqu'il est utilisé pour détenir des criminels de droit commun et des prisonniers politiques.
La BBC s'est entretenue avec d'anciens prisonniers, leur famille, des officiels vénézuéliens, des responsables d'ONG, ainsi qu'avec deux anciens gardiens de prison, pour décrire l'ambiance qui régnait à El Helicoide.
Ils nous ont demandé de protéger leur identité parce qu'ils craignent des représailles du gouvernement contre leur famille.
Rosmit Mantilla est arrivé à El Helicoide en mai 2014. Il était l'un des plus de 3.000 détenus arrêtés à la suite d'énormes manifestations antigouvernementales au Venezuela.
A l'âge de 32 ans déjà, il était un militant politique connu de tous et un ardent défenseur des droits des LGBT, les lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres.
Pendant son incarcération, il est également élu à l'Assemblée nationale vénézuélienne, devenant ainsi le premier homosexuel - publiquement connu comme tel - du pays à être membre du Congrès.
Des bouleversements économiques et politiques
La vie au Venezuela devenait de plus en plus difficile, avec une inflation galopante, des pénuries de nourriture et de médicaments, mais aussi un dépérissement des services publics.
A El Helicoide, c'était le chaos. Des autobus remplis de prisonniers arrivaient à la prison tous les jours.
Des étudiants, des militants politiques, et parfois des enfants, étaient du lot parce qu'ils avaient été au mauvais endroit au mauvais moment.
Mantilla était accusé d'avoir aidé à financer les manifestations - une accusation qu'il nie.
Manuel, un ancien gardien de prison, se souvient bien de Mantilla. "C'était un de ces détenus qui n'aurait jamais dû être là", se rappelle-t-il.
"Faire peur aux gens"
"En arrêtant beaucoup de gens, le but était de faire peur aux gens", a dit l'ancien gardien de prison à la BBC.
"Et je pense qu'on y est arrivé d'une certaine façon. Parce que de nos jours, quand il y a une manifestation ou une marche, beaucoup de Vénézuéliens ont peur d'y prendre part parce qu'ils ne veulent pas être arrêtés", ajoute-t-il.
Les détenus d'El Helicoide attendent des jours, des semaines, voire des mois pour comparaître devant un tribunal.
"Le SEBIN est une institution dont la mission est de produire des renseignements et de l'information. Mais pendant un certain temps, cela n'a pas été son rôle. Son rôle était de défendre un régime, une dictature", se souvient Manuel.
Mantilla se rappelle qu'il vivait la peur au ventre pendant toute la durée de son arrestation, deux ans et demi. Ce qui ne le privait pas de la volonté de documenter la torture et la cruauté qu'il y avait au quotidien à El Helicoide.
''Guantanamo''
Lorsque Mantilla est arrivé à El Helicoide en 2014, il se souvient qu'il n'y avait que 50 détenus. Deux ans plus tard, dit-il, il y en avait 300.
Alors que le nombre de détenus augmentait, les gardiens ont dû élargir la prison.
Les bureaux, les toilettes, les escaliers et les espaces qui servaient autrefois de boutiques ont été scellés et transformés en cellules de prison.
Ici, les cellules ont des surnoms : Le Vivier, Le Petit Tigre ou encore Le petit Enfer, etc.
Mais le pire, c'est Guantanamo. "C'est un ancien entrepôt de documents, se souvient Victor, un autre ancien gardien de prison à El Helicoide. Il mesurait environ 12 x 12 mètres et servait à contenir une cinquantaine de prisonniers."
Il faisait chaud, c'était exigu et sans aération.
"Pas de lumière, pas d'eau, pas de toilettes, sans sanitaires et sans lits. Les murs étaient tachés de sang et d'excréments", témoigne Mantilla.
Il a dit à la BBC que les prisonniers pouvaient y passer des semaines sans prendre de douche, ils urinaient dans des bouteilles en plastique et déféquaient dans des sacs en plastique…
Recours systématique à la torture
Mais la peur n'est pas le seul mal qui est associé à l'image d'El Helicoide.
Tous les anciens prisonniers et gardiens, qui ont parlé à la BBC de leur expérience, ont évoqué le recours systématique à la torture par le SEBIN, pour obtenir des aveux.
Carlos, un ancien détenu, a dit à la BBC : "Ils m'ont couvert la tête d'un sac. J'ai été violemment battu, j'ai reçu des coups de pied et j'ai reçu des décharges électriques à la tête, aux testicules et à l'estomac."
"J'ai ressenti une immense humiliation, l'impuissance, la honte et l'indignation", dit Cralos.
"Ma tête était couverte, mais j'ai entendu un officier du SEBIN dire : 'Allons chercher l'arme. Nous allons te tuer'", témoigne un autre détenu, Luis.
"Ils riaient et je les entendais dire : 'Il y a une balle. Voyons si tu as de la chance'. Je pouvais sentir le pistolet contre ma tête... et les entendre appuyer sur la détente. C'est arrivé plusieurs fois", ajoute Luis.
Mantilla dit avoir recueilli des informations sur les prisonniers et avoir découvert que des méthodes brutales ont été utilisées à maintes reprises par les gardiens de prison.
"Il y avait un étudiant qui avait un sac en plastique rempli d'excréments humains. Et on l'a forcé à respirer dedans", dit Mantilla.
"J'ai entendu parler de gens violés avec des objets contondants, d'autres ayant reçu des décharges électriques, et certains avaient les yeux bandés pendant des jours, jusqu'à ce qu'ils perdent conscience", affirme l'ancien prisonnier.
Violations des droits de l'homme
Les deux anciens gardiens interviewés par la BBC nient eux-mêmes avoir participé à des actes de torture, mais tous deux disent avoir été témoins de ces actes.
"J'ai vu des gens se faire battre, ligoter, suspendre à une rampe d'escalier par les poignets, les pieds touchant à peine le sol", raconte Victor.
"Ils ont utilisé un chargeur de batterie, avec deux fils reliés aux détenus par la peau, pour les électrocuter", dit Manuel.
"La torture était systématique, ajoute-t-il. On considérait que c'était normal."
Nombre de ces cas ont été documentés par des organisations internationales de défense des droits de l'homme et, en février 2018, la Cour pénale internationale (CPI) a ouvert une enquête préliminaire sur les crimes et violations des droits de l'homme commis pendant les manifestations.
Le Venezuela déclare avoir coopéré avec les enquêteurs de la CPI.
Abandonné à la mort
En octobre 2016, après avoir passé deux ans et demi à El Helicoide, Mantilla est tombé gravement malade. Les responsables pénitentiaires ont décidé alors de le transférer dans une clinique en vue d'une opération.
La procédure a été autorisée par un juge, mais au dernier moment, le SEBIN est intervenu. Mantilla est alors traîné hors de la clinique et renvoyé de force à El Helicoide, où il a été jeté dans une cellule d'isolement.
"C'était comme avoir une maladie en phase terminale et être enfermé dans une pièce (…). Ils me condamnaient à mort", dit-il, parlant du traitement qu'il a subi.
Des images vidéo publiées sur Internet, montrant Mantilla en pleurs, jeté dans un véhicule du SEBIN, à l'extérieur de la clinique, ont provoqué un tollé au Venezuela et à l'étranger. Les organisations humanitaires internationales ont lancé des appels en faveur de sa libération.
Au bout de dix jours, les autorités ont cédé à la pression, et Mantilla a été transféré d'abord dans un hôpital militaire, puis dans une clinique où il a finalement subi l'opération dont il avait besoin.
Mantilla a été officiellement libéré de détention en novembre 2016, et quelques jours plus tard, il a prêté serment en tant que membre du Congrès - puis il a commencé à témoigner de ce qu'il avait vu et vécu à El Helicoide...
L'exil
Mais Mantilla ne s'est jamais senti en sécurité après sa libération. Et en juillet 2017, il a quitté le Venezuela pour s'installer en France. Il a obtenu l'asile en mai 2018.
De son nouveau domicile, il suit toujours de près les événements au Venezuela et espère y retourner un jour. Son séjour à El Helicoide continue de jeter une ombre sur sa vie.
"Je n'ai jamais été la même personne… C'est compliqué parce que El Helicoide a été ma maison pendant deux ans et demi. Bien que j'essaie de le nier, il me reste beaucoup de moi à l'intérieur", raconte l'ancien prisonnier.
Manuel et Victor ont également quitté le Venezuela pour vivre à l'étranger.
En mai 2018, des prisonniers d'El Helicoide se sont soulevés contre leurs conditions de vie carcérale. Un certain nombre de détenus ont été libérés, et des promesses ont été faites pour améliorer les conditions de détention.
Mais selon les témoignages de ceux qui ont vécu dans cette prison, peu de choses ont été faites pour améliorer les conditions de vie des prisonniers d'El Helicoide.
La BBC a contacté à plusieurs reprises les autorités vénézuéliennes et leur a fait part des allégations concernant El Helicoide.
Malgré les tentatives répétées de contacter les fonctionnaires du ministère de la Communication et les représentants du gouvernement vénézuélien au Royaume-Uni, la BBC n'a pas reçu de réponse à ces demandes.