Bousculade meurtrière au stade de Nzérékoré : "L'aîné est retombé sur le cou de son petit frère, il a rendu l'âme"

    • Author, Armand Mouko Boudombo
    • Role, Journaliste -BBC Afrique
    • Reporting from, Dakar

Depuis minuit ce mardi, la Guinée a entamé trois jours de deuil national pour rendre hommage aux victimes d'une bousculade qui a fait 56 morts dans le sud du pays, alors que la recherche des corps se poursuit.

La ville de Nzérékoré peine à se réveiller, deux jours après le drame. Les écoles sont fermées pour une journée consécutive.

"La plupart de ceux qui sont décédés sont des élèves, du coup il y a beaucoup de pleurs un peu partout dans les différentes familles", confie à la BBC, Alphonse Philippe Traoré, journaliste exerçant sur place.

Lui-même victime de ces incidents, il se trouve dans une famille endeuillée, lorsque la BBC le contacte ce mardi matin.

"Je suis dans une famille où des frères tentaient d'escalader le mur. Le plus jeune est tombé, l'aîné est retombé sur son petit frère, il a cassé son cou", confie le journaliste, la voix tremblotant d'émotions.

Lundi soir, une délégation du gouvernement, conduite par le Premier ministre et constituée d'une dizaine de ministres, a séjourné dans la ville et a rendu visite à quelques familles de victimes et à celles endeuillées.

La délégation du Premier ministre Amadou Oury Ba s’est également rendue à l’hôpital central qui accueille le plus grand nombre de blessés et a assisté à la prière du soir à la grande mosquée de Nzérékoré.

Le pays entame trois jours de deuil national, mais l'on ne sait pas s'il y a une cérémonie officielle, aussi bien à Conakry qu'à Nzérékoré.

Inhumations et recherche des corps

À l'heure qu'il est, le journaliste Alphonse Philippe Traoré confie qu'il y a eu au moins 25 inhumations au cimetière de Boma, dans la ville de Nzérékoré.

Plusieurs familles ont aussi décidé de ramener les corps de leurs proches à la maison, comme le cas du jeune dont l'aîné est retombé sur le cou en tentant de se sauver en escaladant le mur du stade du 3 avril.

Le cas aussi de la petite Aline Olivier Loua, une jeune élève de 11ème année, inhumée elle aux environs de 16 h locales, témoigne M. Traoré qui a assisté aux obsèques.

Il confie aussi que de nombreuses familles sont toujours à la recherche de leurs proches, dans cet incident qui a coûté la vie à 56 personnes dans la deuxième plus grande ville de Guinée.

Nzérékoré militarisée lundi

La ville de Nzérékoré, à près de 900 kilomètres de la capitale Conakry, était presque déserte lundi, au lendemain d’un incident qui a fait 56 morts selon les autorités, lors de la finale d’un championnat portant le nom du président de la transition.

Portails de l’hôpital régional de Nzérékoré barricadés, difficile d’y entrer ce lundi matin. Paul Sakouvogi, un journaliste exerçant dans la ville, a déclaré à la BBC que l'Internet avait été coupé dans la région.

Il explique également que la police a pris des mesures pour restreindre l'accès à l'hôpital régional où sont soignés les blessés.

"J'ai vu six pick-ups de la police positionnés devant les trois entrées de l'hôpital. Ils n'autorisaient que le personnel médical à accéder à l'hôpital, tandis que les autres étaient priés de repartir comme ils étaient venus".

Dans la ville, des barricades d’hommes en tenue sont visibles, des jeunes devisent en petits groupes dans les rues, certains se sont mobilisés pour aller voir le stade du 3 décembre, où tout a commencé.

Les écoles sont fermées, le grand marché et tous les commerces également fermés. Dans l’ensemble, la ville est calme et porte le deuil. Au téléphone, Enock Loua, oncle d’une jeune fille qui a rendu l’âme, a expliqué que la famille était inconsolable.

Hôpital de Nzérékoré bondé

Jusqu’à ce matin, des familles de victimes convergent vers l’hôpital régional, devenu l’attraction de la ville depuis hier soir.

Mamoudou Sadan Keita, responsable régional de Dabo Media, un groupe de média local, a été parmi les premiers à s’y rendre après les événements, pour prendre des nouvelles d’une de ses collaboratrices.

"Les médecins étaient dépassés, ils ne savaient pas quoi faire, face aux différents malades qui affluaient. Figurez-vous, de 18h jusqu’à 21h, les ambulances ne faisaient qu’amener des corps et les blessés", confie-t-il à la BBC.

Il ajoute que les familles et proches de potentielles victimes ont afflué au même moment, rendant la prise en charge très difficile, ce qui l’a poussé à déplacer sa collègue dans une clinique privée.

Madame Maikan Fofana tentait de sortir du stade, lorsqu’elle a été prise dans la bousculade. "Elle est tombée, des gens l’ont piétinée, puisqu’elle est une figure connue, un jeune l’a secourue", explique M. Sadan Keita.

Il déclare que le stade de Nzérékoré "n’a qu’un portail principal et une petite porte", deux issues vers lesquelles la foule s’est massivement dirigée.

Madame Fofana a confié à la BBC que la bousculade avait commencé, lorsque ceux qui voulaient s'extraire de la foule avaient trouvé que les forces de l'ordre avaient bloqué l'entrée du stade.

Elle affirme aussi s'être retrouvée inconsciente à l'hopital, après avoir perdu tout son matériel de reportage lors de la bousculade. "Mais Dieu merci je suis en vie ! ", s'est elle exclamée.

Mardi matin, elle a annoncé à la BBC qu'elle se portait bien.

Parmi les victimes, Jean Alphonse Traoré. Il a eu la vie sauve parce qu’il a pu escalader la barrière. Après avoir aidé d’autres personnes à escalader ce mur du stade, il a pu le faire à son tour, et s’en est tiré avec quelques blessures sur les bras, selon ce qu’il a confié à la BBC.

Une chance que n’a pas eu sa voisine, Aline Olivier Loua, une jeune élève de 11 -ème année. M. Traoré l’a retrouvée à l’hopital régional de Nzérékoré.

"Elle est tombée au stade, mais lorsque nous l’avons retrouvée à l’hôpital, sa tête présentait un large creux, comme si c’était une balle qu’elle avait reçue", explique-t- il.

Pour l’instant, la BBC n’a pas pu confirmer si des balles réelles ont été tirées, le communiqué du gouvernement publié ce matin n’en parle pas non plus.

Ce qui s’est passé au stade de Nzérékoré

Selon les témoins sur place, tout se déroulait normalement dans ce match de la finale du championnat "Mamadi Doumbouya", organisé par "l’Alliance des jeunes de la forêt", un groupe de soutien au général Doumbouya, qui a renversé en 2021, le président Alpha Condé.

Ceci jusqu’à ce qu’un pénalty soit sifflé contre l’équipe locale, vers la fin de la rencontre.

C’est alors qu’une rixe éclate entre les joueurs, ce qui a "entrainé des jets de pierres provoquant des bousculades mortelles", explique un communiqué du gouvernement, publié ce lundi en fin de matinée, par le premier ministre Amadou Oury Ba.

Il précise que les services médicaux ont fait état de 56 morts et de plusieurs blessés, sans en déterminer le nombre.

M. Ba ajoute que le gouvernement a ouvert une enquête pour situer les "responsabilités de ce tragique évènement » et annonce que « les pouvoirs publics s’engagent à accompagner les familles endeuillées, y compris un accompagnement psycho-médical aux blessés".

Violences repétées dans les stades en guinée

Les scènes de violences sont assez récurrentes dans les stades en Guinée, notamment lors du championnat de première division, la presse locale en fait régulièrement cas dans ses colonnes.

En juin dernier, le problème a suscité l’inquiétude du président de la Ligue guinéenne de football professionnel, Lucien Bendou Guilao, qui a reconnu que "la source du problème est complexe".

"Il est difficile d’éradiquer complètement la violence dans les stades, mais il est important que nous mettions tous les moyens disponibles à notre niveau pour réduire au maximum les incidents. Il est vrai que la manière dont les stades sont construits peut jouer un rôle dans la canalisation de la violence", avait-il expliqué dans la presse guinéenne.