Qui sont les lanceurs d’alerte et à quoi servent-ils ?

    • Author, Valorien Noubissi
    • Role, BBC Afrique

Ces dix dernières années en Afrique, les lanceurs d’alertes ont permis de mettre en lumière des faits de malversations financières, de corruption entre autres.

Les « Luanda Leaks » en Angola, Congo Hold-Up et les « Lumumba Papers » en RDC, le scandale de corruption en Afrique du Sud qui a poussé à la démission de Jacob Zuma de la présidence en 2018. Des affaires qui ont secoué les plus hautes sphères des pays africains et qui ont un point en commun : toutes ont été dénoncées à la base par des lanceurs d’alertes.

Même si le continent reste encore très en retard en la matière estime Jimmy Kande, président du PPLAAF, Plateforme pour la Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique Francophone.

Qu'est-ce qu'un lanceur d'alerte ?

La PPLAAF définit le lanceur d’alerte comme “une personne qui révèle des informations concernant des actes illégaux, illicites ou contraires à l’intérêt général dont elle a été témoin, notamment dans le cadre de son travail afin d’y mettre un terme et provoquer un changement.”

Jimmy Kande se veut d’ailleurs clair sur cette question ; « ce n’est pas celui qui va mettre une information sur les réseaux sociaux, même s’il en a l’exclusivité qui peut être considéré comme lanceur d’alerte » martèle-t-il.

Il ajoute qu’un lanceur d'alerte « c’est quelqu’un qui travaille dans une organisation privée ou publique et ce dernier va décider de révéler des informations dont il a été témoin, victime, mais qui ont un lien avec son travail. »

D’ailleurs pour se rassurer de la crédibilité des lanceurs d’alerte avec lesquels elle travaille, la PPLAAF met un point d’honneur sur la qualité des informations « ce ne sont pas tous les lanceurs d’alertes qui se présentent à nous que nous travaillons avec. On se rassure que les informations du lanceur d’alerte sont authentiques. »

"Menaces de mort"

Le lancement d’alerte est une activité hautement risquée. A en croire Amadou Traoré, lanceur d’alerte Malien, ils font face à plusieurs risques tels que des représailles, la peur de la perte d’emploi, de l’ostracisme sociale, des atteintes physiques voire la mort.

Pourtant , ils « sont les gardiens de la démocratie, les gardiens de la bonne gouvernance » d’après Jean-Jacques Lumumba.

Le lanceur d’alerte Congolais, ancien banquier est aujourd’hui réfugié en France. En 2016, alors employé à la BGFI Bank où il occupe le poste de département de crédit, il dénonce des faits de malversations financières et de corruption qui ont lieu dans son entreprise. Une dénonciation qui sont à l’origine des « Lumumba papers » et un peu plus tard de la scabreuse affaire de Congo Hold-up.

Des révélations qui vont lui valoir des « menaces de mort » nous confie Jean-Jacques Lumumba, qui assure que l’activité du lancement d’alerte est un « combat extrêmement difficile. C’est dangereux étant donné la qualité des personnes en face. Ma petite famille est arrivée en exil quelques mois après moi ; mon frère, ma petite sœur et ma tante ont subit tellement de pressions qu’ils ont fini par s’exiler eux aussi. »

Amadou Traoré a connu le même destin après avoir dénoncé le trafic de Bois rose qui avait lieu au Mali, une dénonciation qui a conduit à une enquête par un consortium de journalistes. « Ma vie n’a plus été la même après ça ; j’ai reçu plusieurs menaces de mort. J’ai quitté mon pays à plusieurs reprises, j’ai changé fréquemment de sites de localisation ».

La nécessité d’un cadre juridique

Dans un rapport publié en février 2024 sur l’état des lieux sur le « Lancement d'alerte en Afrique de l'ouest », la PPLAAF constate une faiblesse juridique dans la protection des lanceurs d’alerte. « parmi les 54 pays africains, seulement une dizaine dispose de lois spécifiques visant à les protéger. Même dans les pays dotés de telles lois, leur mise en application demeure parfois déficiente. Cette situation rend les lanceurs d'alerte particulièrement vulnérables, exposés à d'importantes menaces et représailles. » peut-on lire dans le rapport de 230 pages.

A Jimmy Kande de préciser que ces pays qui disposent d’une loi sont tous anglophones « et même là encore, on se rend compte que généralement ces lois découlent de ce qui avait été fait dans certains pays occidentaux et donc ne prennent pas en compte les réalités africaines » précise-t-il.

C’est ce manque de cadre juridique que déplore Jean-Jacques Lumumba en République Démocratique du Congo, son pays. « Sans cela les lanceurs ne seront pas protégés, ils seront soit exposés à l’exil, soit exposés à être tués. Ce sont des dispositions qu’il faut mettre sur pied pour protéger ces dénonciations qui au finish aident l’Etat à pouvoir à lutter contre la corruption et assainir ses finances publiques ». La situation n’est pas différente au Mali d’Amadou Traoré.

Lors de son discours à la Nation, le nouveau président du Sénégal Bassirou Diomaye Faye avait fait l’annonce de mettre en place une nouvelle loi pour la protection des lanceurs d’alerte. Et à l’occasion du Conseil des ministres du mercredi 17 avril 2024, le Chef de l’Etat Sénégalais a ordonné au ministre de la Justice, de lui proposer un projet de loi sur la protection des lanceurs d’alerte avant le 15 mai.

Une bonne nouvelle pour la PPLAAF qui souligne tout de même que ladite loi en gestation doit pourvoir clairement définir le statut de lanceur d’alerte, aborder la question de l’anonymat, du signalement « comment cela doit se faire et en fonction qu’on soit dans le privé ou dans le public », la protection accordée au lanceur d’alerte et à sa famille.

Et au-delà, prévenir les dérives de manipulation et d'instrumentalisation du statut de lanceur d'alerte à des fins politiciennes ou de règlements de compte.

Le coût élevé de la corruption

En 2021, l'ONG Transparency International estimait dans un rapport que la corruption coûtait à l'Afrique 148 milliards de dollars par an, soit 25% de son PIB.

Cependant, les effets de la coorruption ne se font pas seulement ressentir sur le plan économique.

La corruption érode la confiance entre les gouvernants et leurs administrés, affaiblit la démocratie et exacerbe les inégalités, la pauvreté, les divisions sociales et la crise environnementale.