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Comment la disparition de Bédié pourrait affecter le paysage politique en Côte d’Ivoire
- Author, Adechola Awal Adjo
- Role, BBC News Afrique
L’ancien président ivoirien Henri Konan Bédié est décédé ce mardi 1er août à l’âge de 89 ans laissant derrière lui un héritage politique diversement apprécié par les Ivoiriens, mais aussi un vide immense dans le paysage politique.
C’est une figure emblématique en Côte d’Ivoire qui tombe. Dans un tweet ce mercredi, le président ivoirien Alassane Ouattara a salué la mémoire « d’une personnalité politique de premier plan et fidèle compagnon du président Félix Houphouët-Boigny qui a apporté une grande contribution au développement de notre pays ».
M. Ouattara a également décrété un deuil national de 10 jours au cours duquel les drapeaux seront mis en berne sur toute l’étendue du territoire national et dans les ambassades de Côte d’Ivoire à l’étranger.
Aucune communication officielle n’est encore faite sur le programme des obsèques de celui qu’on surnomme le « Sphinx de Daoukro ».
Sa formation politique, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), dit s’incliner devant la mémoire d’un homme qui a constamment œuvré pour la paix et a tout sacrifié pour son pays. « Il a connu des situations inconfortables, des humiliations, des frustrations, des injustices mais jamais il n’a appelé à une quelconque violence contre la Côte d’Ivoire », a déclaré à la BBC Denis Kah Zion, vice-président du PDCI-RDA.
Quel héritage politique laisse Henri Konan Bédié ?
Dans tous ses messages ces dernières années, Henri Konan Bédié a insisté sur la nécessité pour sa génération de laisser en héritage à la postérité une Côte d’Ivoire réconciliée, prospère et soudée, ajoute M. Zion.
Bédié s’est illustré comme un personnage pacifique, renchérit Félix Bony, journaliste et analyste politique ivoirien. « Victime d’un coup d’Etat en décembre 1999, il choisit l’exil plutôt que la confrontation. Quand survient la rébellion de 2002, il va user de son poids pour peser sur le processus de sortie de crise et s’illustrer comme un grand homme de paix », confie l’éditorialiste ivoirien.
Propulsé très jeune sur le devant de la scène politique, Henri Konan Bédié a d’abord été ambassadeur de la Côte d’Ivoire aux Etats-Unis dans les années 1960, marquant l’indépendance du pays et de plusieurs autres sur le continent.
Il devient ensuite ministre de l’Économie sous Felix Houphouët-Boigny dont il prend la place à la présidence après sa mort en 1993. M. Bédié était alors président de l’Assemblée nationale de la Côte d’Ivoire.
C’est un parcours vraiment rempli pour Henri Konan Bédié, affirme Sylvain N’Guessan, directeur de l’Institut de stratégie d’Abidjan.
Cependant, certains Ivoiriens ne sont pas emballés par ses prestations politiques. Pour eux, le président Bédié est, avec le concept de l’ivoirité, à l’origine de la déchirure sociale et de toutes les crises politiques que traverse la Côte d’Ivoire depuis la disparition de Félix Houphouët-Boigny.
Avec ce concept, le président Bédié dans un élan nationaliste, a usé de tous ses moyens pour combattre Alassane Ouattara et empêcher celui-ci de briguer la fonction présidentielle de 1995.
Pour certains observateurs, cela a davantage aggravé la tension lors de la décennie de crise armée dont la Côte d’Ivoire continue de souffrir jusqu’à présent, malgré les nombreux appels à la réconciliation nationale.
Devenus alliés politiques, HKB comme on l’appelait aussi a fondé avec M. Ouattara le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), le parti qui a pris le pouvoir en 2010 au bout d’un processus électoral marqué par une crise sociopolitique coûtant la vie à environ 3 000 morts selon les Nations unies.
« Son historique appel de Daoukro a aidé Alassane Ouattara à obtenir son deuxième mandat avant la fin de leur idylle à l’approche des élections présidentielles de 2020 », se souvient Félix Bony.
Pour la plupart des Ivoiriens, M. Bédié reste l’acteur ivoirien le plus rassembleur par sa posture moins violente et sage. Henri Konan Bédié a su jouer la carte de l’apaisement à un certain moment même si ses positions n’ont pas toujours été appréciées par tout le monde, pense M. N’Guessan.
L’annonce de son décès a particulièrement affligé tous ceux qui qui voient en lui un symbole et un protecteur à l’image de Houphouët-Boigny.
Un paysage politique à reconfigurer
Beaucoup regrettent déjà le leadership de Bédié sur la vie politique nationale, notamment en tant qu’aîné de Laurent Gbagbo et d’Alassane Ouattara qui, chacun de son côté, se bat pour l’avoir de son côté afin de renforcer l’ancrage de leur parti respectif.
« Par sa longévité politique et son leadership, il laisse un grand vide à deux ans de la prochaine présidentielle au cours de laquelle il aurait été un acteur majeur », soutient Félix Bony.
Quand Henri Konan Bédié perd le pouvoir le 24 décembre 1999 suite à un coup d’Etat _ le premier dans le pays après les indépendances _ il est devenu plutôt un faiseur de roi n’ayant plus jamais réussi à reconquérir le fauteuil présidentiel.
Sa mort à seulement quelques mois des élections municipales et régionales entraîne de facto une reconfiguration du jeu politique en Côte d’Ivoire.
Selon Yves Akaffou, analyste politique ivoirien, « la polarisation de la vie politique s’accentue davantage avec maintenant l’unique visage marquant de l’opposition qui sera désormais bien évidemment Laurent Gbagbo ».
Malgré sa représentativité, la bataille sera davantage plus corsée pour le PDCI qui devra vaille que vaille conserver son opposition au pouvoir d’autant que plusieurs cadres avaient claqué la porte du parti lors des dernières élections dans le pays. « Il faut trouver des figures assez fédératrices pour essayer de maintenir l’électorat du parti et son influence dans tout le pays », estime l’analyste politique Akaffou.
Le leader incontesté du PDCI est jusque-là M. Bédié qui, malgré le poids de l’âge, n’avait pas exclu la possibilité d’être le candidat du PDCI à la présidentielle de 2025.
Fin mars, le « Sphinx de Daoukro » avait même été désigné candidat unique à sa propre succession à la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire qu’il dirige depuis 1994.
Certains observateurs jugent cette ambition présidentielle trop poussée et voient en Konan Bédié un gérontocrate coupé des réalités des jeunes dans un pays dominé à 75% par des personnes âgées entre 15 et 35 ans. « Sa plus grande erreur, c’est de n’avoir pas préparé un successeur », fait remarquer M. Bony.
Qui pour succéder à Bédié à la tête du PDCI ?
Selon l'éditorialiste Félix Bony, l’avenir du PDCI est dorénavant incertain après le décès de M. Bédié.
L’après Bédié n’a pas vraiment été préparé, ce qui conduira certainement à une guerre de succession renchérit Sylvain N’Guessan.
L’ex-président de l’Assemblée nationale a en revanche confié les rênes du 13e congrès du parti prévu en octobre prochain à monsieur Thierry Tanoh, rappelle le directeur de l’Institut de stratégie d’Abidjan qui voit en ce choix une possible façon de préparer les esprits à sa succession.
Outre Tanoh, vice-président du parti depuis novembre 2021, M. Bédié a aussi des relations particulières avec l’homme d’affaires franco-ivoirien Tidjane Thiam et avec Jean Louis Billon, ancien président de la chambre de commerce et de l’industrie de Côte d’Ivoire entre 2002 et 2012.
Ce congrès sera décisif pour avoir une nette visibilité sur l’avenir du PDCI et les acteurs qui allaient prendre la relève, explique Félix Bony, ajoutant qu’il faut craindre la guerre des clans notamment Billon, Thierry Tanoh et Tidjane Thiam qui fourbissaient leurs armes dans l’ombre du « vieux ».
Denis Kah Zion reste toute de même serein et assure que la formation dispose des atouts nécessaires pour survivre à M. Bédié sans compromettre son influence sur la scène politique : « Le moment venu, le PDCI-RDA montrera qu’il n’a aucun problème de relève », ajoute le maire de Toulepleu, ville située à l’ouest de la Côte d’Ivoire.
Il faut rappeler qu’avec le décès du président Houphouët-Boigny, le PDCI avait déjà connu une telle situation conduisant à une sorte de scission mais le parti a su se remettre à flot.
Aussitôt après le décès, l’intérim de M. Bédié à la tête du PDCI est assuré par le professeur Cowppli-Bony, le doyen d’âge des Vice-présidents conformément à l’article 43 des statuts et règlement intérieur du parti.