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Pourquoi l'extradition du journaliste Hugues Comlan Sossoukpè suscite la controverse au Bénin
- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC Afrique
Au Bénin, des organisations professionnelles de la presse et de défense des droits del'homme montent au créneau pour demander la « libération sans condition » du journaliste Hugues Comlan Sossoukpè, refugié au Togo depuis 7 ans, arrêté à Abidjan puis transféré par vol spécial à Cotonou.
Ses avocats parlent d'une complicité entre les deux pays pour arrêter un journaliste, pendant que Reporters Sans Frontière qui se dit « scandalisée » par cette arrestation, évoque un « traquenard » pour « livrer » un journaliste.
Le Réseau ouest-africain des défenseurs des droits humains (ROADDH) a exprimé sa « stupeur » suite à « l'enlèvement à Abidjan dans la nuit du 10 au 11 juillet 2025 du journaliste Hugues Comaln Sossoukpè ».
Le directeur du média en ligne « Olofofo.info », un journal d'investigation, très critique envers le président Patrice Talon, est aujourd'hui détenu à la prison civile de Ouidah, près de la capitale économique du Bénin, Cotonou.
Selon l'un de ses avocats, Me Serge Pognon, Hugues Sossoukpè va bien mais dit se sentir « piégé » par la Côte d'Ivoire qui l'a invité pour la couverture d'un forum sur les innovations numériques et le renforcement de l'écosystème technologique en Afrique.
« RSF condamne avec la plus grande fermeté l'arrestation et la remise de Hugues Comlan Sossoukpè par les autorités ivoiriennes aux autorités béninoises, en violation manifeste de son statut de réfugié », indique l'ONG internationale de défense des droits des journalistes dans le monde, dans une réaction.
Qu'est-ce qu'il s'est réellement passé ?
Hugues Comlan Sossoukpè était en mission professionnelle à Abidjan où il a été invité par le ministère ivoirien de la Transition numérique et de la Digitalisation pour couvrir la première édition de « Ivoire Tech Forum » dont le thème était : « Le numérique au service de tous : comment les technologies transforment notre quotidien » qui devrait se dérouler du 9 au 11 juillet 2025 à Sofitel Hôtel Ivoire à Abidjan.
« Nous avons le plaisir de vous inviter à prendre part à l'Ivoire Tech Forum en qualité de journaliste reconnu de la sous-région, représentant Olofofo info, afin d'assurer une couverture médiatique de qualité et de contribuer à la visibilité des initiatives portées dans le cadre de ce forum », indique la lettre d'invitation du ministère adressée le 3 juillet 2025 au journaliste.
Le 8 juillet, le journaliste débarque à Abidjan et s'installe à l'hôtel Palm Beach. Il a commencé la couverture du forum dès son ouverture.
Le 10 juillet dans la soirée, plusieurs policiers frappent à la porte de sa chambre, selon ses avocats. M. Sossoukpè qui a résisté dans un premier temps, a fini par se rendre quand on lui a promis qu'il sera devant un juge.
Mais le journaliste sera plutôt conduit directement au salon d'honneur de l'aéroport international Félix Houphouët-Boigny d'Abidjan. Il est ensuite embarqué dans un petit avion, un Beechcraft 1900D, selon Reporters Sans Frontières qui a documenté sa situation.
A bord de l'avion, Hugues Sossoukpè « n'aura que seule compagnie les policiers qui l'escortent et les membres de l'équipage », indique l'Ong.
Que reprochent les autorités béninoises au journaliste aujourd'hui en prison ?
A Cotonou, le journaliste est d'abord récupéré par la brigade économique et financière. Puis le lendemain, il se retrouve devant un juge d'instruction qui lui signifie qu'un mandat d'arrêt a été émis contre lui par la Cour de Répression des Infractions Économiques et du Terrorisme (CRIET).
« Harcèlement par le biais d'un système informatique », « rébellion » et « apologie du terrorisme » sont les trois chefs d'accusation retenus contre Hugues Comlan Sossoukpè. Il est immédiatement transféré à la prison de Ouidah.
Le porte-parole du gouvernement béninois, Wilfried Léandre Houngbédji, contacté par la BBC, a tout simplement renvoyé à son intervention faite sur une télévision béninoise, Canal 3 Bénin, dimanche dernier.
Sur ce média local, Wilfried Léandre Houngbédji a, au cours de son intervention, essayé de taire les « accusations infondées » selon lui, contre les autorités béninoises. Il indique que l'arrestation du journaliste a été faite selon les règles de la coopération intergouvernementale.
« Vous ne pouvez pas dire que cela a été fait en dehors de toutes connaissances des autorités ivoiriennes ».
Le porte-parole du gouvernement béninois a également déclaré que la liberté d'expression « s'accompagne du devoir d'assumer, ou à tout le moins, de prouver ses allégations ».
« Piégé », selon les avocats
Les avocats du journaliste en collaboration avec Reporters Sans Frontières, accusent la Côte d'Ivoire de l'avoir livré au Bénin malgré son statut de réfugié. « Son statut de réfugié politique, accordé par le Togo où il vit en exil depuis sept ans, est pourtant inscrit noir sur blanc dans son passeport », indique RSF.
Me Charlemagne Dagbedji, l'un des avocats qui s'est confié à l'AFP, exige le « respect absolu des droits fondamentaux » du journaliste incarcéré, notamment le « droit à l'intégrité physique, à un procès équitable et à l'accès à ses conseils et à sa famille ».
« Maintenant qu'on sait que Comlan Hugues Sossoukpè avait été accueilli en Côte d'Ivoire par des officiels pour être, par la suite, cueilli par des autorités béninoises, nous exigeons une communication immédiate et détaillée sur sa situation ».
Pour Reporters Sans Frontières, les autorités ivoiriennes « se sont rendues manifestement complices de la persécution bien établie d'un reporter en déployant des moyens considérables pour le livrer au Bénin ».
La Côte d'Ivoire se défend et rejette toute accusation de complicité
Selon le ministre ivoirien de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly qui a confirmé à l'AFP l'arrestation de Hugues Sossoukpè sur son territoire, l'extradition du journaliste n'est pas « illégale ».
« Les autorités ignoraient son statut de réfugié politique », a-t-il dit, précisant que les autorités ont simplement exécuté un mandat d'arrêt international, en vertu des accords de coopération judiciaire entre la Côte d'Ivoire et le Bénin.
Selon Amadou Coulibaly, le ministère de la Transition numérique et de la Digitalisation avait « invité une cinquantaine de journalistes sur la base de leurs compétences », sans mentionner que Hugues Comlan Sossoukpè figure parmi les journalistes invités.
Ce que réserve la suite de cette affaire
« Le dossier est en instruction et tombe sous le coup du secret de l'instruction », indique Me Barnabe Gbagbo à la BBC, ajoutant que l'arrestation de son client relève « en l'occurrence d'une ruse ». Il n'a pas voulu donner plus de détail.
Mais le porte-parole du gouvernement béninois, Wilfried Léandre Houngbédji assure que le journaliste que le gouvernement accuse de saper l'unité nationale, bénéficiera d'un procès équitable.
"Les éléments mis à l'encontre du journaliste sont lourds et inquiétants dans la mesure où on parle même de l'apologie du terrorisme", indique Joel Ataï Guedegbe, un acteur de la société civile interrogé par la correspondante de BBC à Cotonou.
Mais il souligne qu'il y a deux éléments "assez troublants" dans le dossier qui peuvent conduire à des protestation lors du procès.
Il s'agit selon lui du statut de réfugié à l'étranger dont bénéficie le journaliste Sossoukpè et le fait que sur le territoire d'un autre pays "la police ou la justice béninoise ait pu opérer impunément ou solitairement".
"On serait davantage situé sur le fait qu'il y ait eu officiellement une commission rogatoire concomitamment ou consécutivement à l'émission d'un mandat d'arrêt international".
Ensuite, il faudrait savoir si le jouraliste a manqué à ses obligations de réfugié. "Pour le coeur du débat lui-même, il n'y a qu'un procès pour établir si oui ou non ce qui est mis à sa charge est fondé et digne d'être poursuivi", ajoute M. Guedegbe.
Qui est Hugues Comlan Sossoukpè ?
Journaliste béninois, Hugues Comlan Sossoukpè a quitté le Bénin en 2019 pour s'installer au Togo, après que son journal en ligne Olofofo qu'il a fondé, a été interdit par les autorités béninoises dans le pays.
Egalement activiste, M. Sossoukpè est un critique vis-à-vis du pouvoir du président Patrice Talon.
En 2021, il a obtenu le statut de réfugié au Togo deux après s'être installé dans ce pays.
Il avait documenté et critiqué les élections législatives de 2019 qui s'étaient déroulées sans l'opposition.
Ces élections qui, selon RSF, s'étaient soldées par une abstention massive, avaient donné lieu à des manifestations qui ont été réprimées dans la violence.
Hugues Comlan Sossoukpè avait fait part à RSF ces derniers mois des menaces répétées sur sa personne, y compris au Togo, son pays d'asile.