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Tonka, ou le rêve brisé de Mariam Cissé
Dans cette ville poussiéreuse aux portes du désert, la vie s'accroche entre pénuries et menaces. Mariam, jeune créatrice de contenu, voulait montrer Tonka au monde. Son rêve s'est terminé sur la place de l'indépendance, sous le regard impuissant d'une population prise en étau entre insécurité et silence.
Tonka, une ville suspendue dans le vent
Le vent du désert soulève des nuages de poussière rouge sur la route qui mène à Tonka. À l'horizon, des silhouettes de palmiers se dressent comme des sentinelles fatiguées.
Un peu plus de deux semaines après la mort de Mariam Cissé, la ville porte encore le poids de la tragédie.
Carrefour stratégique entre Tombouctou, Diré, Goundam et Niafunké, Tonka devrait être un poumon économique. Pourtant, elle vit au rythme des pénuries et des promesses non tenues.
Pas de réseau d'eau potable, pas d'électricité fournie par la société nationale EDM. Dans les ruelles sablonneuses, on croise des enfants portant des bidons jaunes, revenant des puits ou du fleuve. Les maisons en banco s'illuminent la nuit grâce à des panneaux solaires bricolés, posés sur des toits plats.
Sur le plan sécuritaire, la ville est une zone grise. Aucun détachement militaire permanent. Seules des patrouilles éphémères, venues de Niafunké ou Tombouctou, traversent la ville avant de disparaître. En 2021, le gouverneur Bakoun Kanté avait promis un poste militaire. Une promesse emportée par le vent du désert.
Quand la tragédie frappe
Début novembre, Tonka a basculé dans l'horreur. Mariam, 25 ans, a été enlevée à Echell, à 25 kilomètres de là, puis exécutée publiquement sur la place de l'indépendance.
Ce jour-là, la place était pleine. Les regards se détournaient, les murmures s'éteignaient. Le sable soulevé par le vent semblait vouloir cacher la scène.
Son crime ? Avoir filmé, semble-t-il, des éléments armés. Elle était partie acheter du riz pour le revendre. Comme toujours, son téléphone à la main, elle filmait son trajet. Selon un proche, elle aurait grimpé sur un toit pour capturer le panorama d'Echell. Ce geste lui a coûté la vie.
Mariam, une voix pour Tonka
Mariam n'était pas une inconnue. Elle vivait modestement, aidant sa mère dans un petit commerce et parcourant les foires hebdomadaires. Sur TikTok, elle s'était forgé une identité numérique audacieuse, mettant en lumière sa ville et ses paysages. Ses vidéos, parfois provocantes, lui avaient valu autant d'admirateurs que de détracteurs.
Dans l'une de ses dernières vidéos, elle lançait un cri :
« Vous avez dit aux djihadistes que je suis contre eux. Ils m'ont menacée de mort. Si vous voulez ma mort, ne vous inquiétez pas : je suis mortelle. Je me remets à Dieu face à ces accusations. »
Elle savait qu'elle était en danger. Elle voulait partir à Bamako. Elle n'en a pas eu le temps.
Tonka, carrefour des paradoxes
Tonka n'est pas qu'un désert de services. Elle alimente la région en gravier pour la construction. Ses habitants vivent d'agriculture, d'élevage, de pêche et de commerce. Le marché hebdomadaire est un spectacle de couleurs : sacs de mil empilés, poissons séchés alignés sur des nattes, femmes drapées de pagnes éclatants qui marchandent sous le soleil brûlant.
Mais derrière cette animation, la peur s'invite. Depuis deux ans, les djihadistes ont interdit les Balani Show, ces fêtes populaires où la jeunesse célébrait les réussites, les baptêmes, la vie.
Un jeune raconte, le regard baissé :
« Avant, on dansait jusqu'au matin. Maintenant, si tu mets la musique trop fort, tu as des problèmes. Mais on joue encore au foot, ça, ils ne l'interdisent pas. »
Les mosquées restent fréquentées, mais deviennent parfois des tribunes pour les messages des groupes armés.
Un commerçant confie à voix basse :
« Ils viennent après la prière. Ils parlent, font leur prêche et ils menacent parfois. Mais ils disent que c'est pour appliquer la loi de Dieu. »
C'est la période des récoltes à Tonka. Elles s'annoncent prometteuses cette année : pas d'inondations sur les rizières et les plantations d'oignon. Mais les agriculteurs de la zone doivent faire face à une autre contrainte : le prélèvement obligatoire de la Zakât par le JNIM. La zâkat ou dîme constitue une obligation pour les musulmans.
Les cultivateurs reçoivent les visites inopinées de jihadistes dans leur champ et s'exécutent de gré ou de force.
Dans ce contexte, le simple acte de filmer un paysage peut devenir fatal.
Un hommage sous tension
Pour saluer la mémoire de Mariam, des banderoles ont été déployées à Tombouctou : l'une devant le gouvernorat, l'autre, immense, devant la maison des artisans. Dans les rues de Tonka, les conversations se font à voix basse. Une amie de Mariam murmure :
« Elle voulait juste montrer notre ville. Elle disait toujours : Tonka mérite d'être connue. »
Le vent emporte les mots, mais pas la peur.
Le drame de Mariam dépasse son histoire. Il interroge la place des femmes, des jeunes et des créateurs dans une région en proie à l'insécurité. Derrière chaque vidéo, il y a une vie, un rêve… parfois brisé.