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Élections en RDC 2023: quel avenir pour Joseph Kabila et son parti le PPRD ?
- Author, Ousmane Badiane et Pamela Bamanay
- Role, Journalistes BBC Afrique
- Reporting from, Dakar, Sénégal et Kinshasa, RD Congo
C’est l’absent le plus présent de la scène politique en République Démocratique du Congo. Depuis qu'il a quitté la présidence en janvier 2019, Joseph Kabila vit reclus dans sa ferme de Kingakati, domaine situé à 50 km à l'est de Kinshasa ou dans son autre ferme Kashamata à Lubumbashi, au sud du pays.
L'ancien chef de l'Etat qui s'était retiré de la vie publique et politique depuis sa rupture avec son successeur Félix Tshisekedi fin 2020, s’est emmuré dans le silence.
Ses sorties publiques se font rares, sa communication reste très contrôlée comme durant ses 18 années passées au pouvoir.
Une stratégie du silence qui intrigue et interroge surtout dans un contexte d’élections générales aux enjeux multiples pour sa formation politique, le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD).
En juin dernier, Kabila est sorti de sa longue hibernation en appelant sa famille politique, à « résister » face aux manœuvres politiques.
Le prédécesseur de Tshsekedi, qui est astreint à une obligation de réserve conformément à l'article 5 de la loi sur le statut des anciens présidents de la République, en a également profité pour remettre en cause « la crédibilité de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et de la Cour constitutionnelle », chargées entre autres de régler les contentieux électoraux.
Kabila qui reste fortement présent au sein des institutions politiques, économiques et militaires de la RDC, dispose de réseaux solides développés au cours de ses 18 années passées au pouvoir.
A quelques jours des élections générales, la BBC s’est entretenue avec Ferdinand Kambere, un proche de Joseph Kabila et Secrétaire permanent adjoint du PPRD, qui a décidé de boycotter le scrutin du 20 décembre.
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BBC : Monsieur Kambere, vous êtes secrétaire permanent adjoint du parti PPRD, parti du président Joseph Kabila et votre parti a donc décidé de ne pas aller aux élections de décembre 2023. Pourquoi ?
Ferdinand Kambere : Oui, comme vous le savez, Joseph Desiré Kabila c'est quand même une caution pour la démocratie dans ce pays. Il a promulgué la Constitution, il l'a respectée et il a assuré une alternance pacifique démocratique au Congo, en tout cas une première depuis l'indépendance. Et que donc finalement, lorsqu’on arrive au moment où il faut préparer le processus électoral et qu'il y a des instruments qui doivent être décidés consensuellement, nous avons assisté à la violation de la Constitution par M.Félix Thisekedi, avec la mise en place d'une cour constitutionnelle, mais ce qui a vraiment poussé le bouchon plus loin, c'est finalement la violation de la loi portant composition de la Ceni, alors que celle-ci était discutée et acceptée entre partenaires, surtout à ce moment-là. On était surpris que pour désigner les membres à la Ceni, même cette loi-là a été violée, notamment les articles 10 et 15, parce que clairement il est dit dans la loi que les membres sont désignés par les partis politiques et ils le font par procès-verbal de désignation qu'ils envoient au niveau du bureau de l'Assemblée, quitte à l'Assemblée maintenant, après une commission, de valider ces candidatures. Cette procédure a été violée et cela a été pour nous le point d'achoppement. Après, on n'a plus été concerné par tout ce qui s’est passé par la suite et nous avons clairement signifié que dans un processus électoral qui concerne les élections à venir, tous les partenaires doivent être associés à toutes les étapes. Voilà donc pourquoi on n'a plus été dans ce processus là pour dénoncer cela.
BBC : Mais en même temps, votre parti refuse d'aller aux élections présidentielles comme vous le dites. Est-ce que ce n'est pas une façon de vous tirer une balle dans le pied ?
FK : Non justement, parce que l'initiateur de ce parti ou le patron de cette famille politique a vu que le peuple est piégé. Parce que là, vous piégez le peuple, vous dites que vous organisez les élections, mais entretemps, vous créez l'instabilité dans une partie du territoire. Mais cette insécurité ne s'est pas arrêtée qu'à l'Est. On a vu des groupes armés ici aussi, si ça s'est calmé au Kasaï c’est tant mieux. Mais entretemps, sur le plan social, on a vu que la misère qu'il y a aussi dans ces provinces a provoqué l'exode rural, les gens ont quitté leur village pour aller dans d'autres provinces. Cela a des conséquences, ce piège contre la population, ce piège contre la démocratie. Quand ils ont piégé ainsi la démocratie par la création de l'insécurité, de l'instabilité, la présence des armées étrangères, la réactivation ou l'activisme des groupes armés que le peuple ne saura pas faire un choix judicieux lorsqu'il y aura des candidats, même s'il y avait des élections que l'opposition ne peut pas se déployer comme elle veut, comment nous, ici, qui critiquons ce régime, nous allons nous déployer là où ils font l'apologie des groupes armés ? Est-ce que dans ces conditions, un vrai opposant du régime peut aller tenir un meeting dans ce coin ? Non. Comment Kabila dans ce contexte, pour lui ou sa famille politique, déjà en 2018, c'était difficile dans ce coin-là de faire la campagne de Shadary, à cause des groupes armés qui étaient du côté de Lamuka, qui a changé de nom pour devenir une union sacrée aujourd'hui. Nous ne pouvions nous déployer sur le terrain comme nous le voulions alors que nous étions au pouvoir. Alors imaginez maintenant les conditions où aujourd'hui ce sont eux qui sont au pouvoir, comment nous allons faire la campagne dans ces conditions-là ? Donc ce ne sont pas des élections libres, ce ne sont pas des élections démocratiques, le processus en lui-même est biaisé.
BBC : Justement parlons de votre formation politique le PPRD, que reste-t-il aujourd’hui de votre parti, comment fonctionnez-vous ?
FK : Le président national qui est le commandant est là, nous suivons ses instructions. Le camarade secrétaire permanent Emmanuel Ramazani Shadary est là, il se porte très bien, nous sommes là en tant que ses adjoints. Le comité, il fonctionne, il se réunit aussi régulièrement. Et même les activités, vous le savez. Et si vous suivez dans les réseaux sociaux, vous allez voir qu'à travers les provinces, un peu partout, même dans les provinces instables, Nord Kivu, Ituri, province orientale, vous voyez les drapeaux du PPRD. Donc le parti se porte bien. Le comité national est là, il y a des activités au niveau de chaque province. Le parti est là, au niveau des territoires, sérieusement et même plus bas que ça.
BBC : Est-ce que vous avez enregistré de nouveaux membres officiellement? Est ce que vous pouvez nous donner des chiffres précis à propos des membres actifs ou même inactifs, mais qui restent au sein du parti après les départs que vous avez connus ?
FK : Bon, si j'avais contrôlé les registres avant, j’aurais pu vous donner les chiffres exacts. Mais ce qui est sûr, je peux vous assurer que les membres sont là. Ce sont les cadres qui partaient chacun pour ses raisons propres. On est un parti qui avait géré pendant dix-huit ans. Chacun a eu des raisons pour partir, mais les militants sont là, des cadres sont restés, les cadres qui continuent à diriger le parti sont là. Ceux qui sont partis c'était plus les députés, parce que vous savez ce qui c'était passé avec le chantage du pouvoir, que le Parlement allait être dissous , cela a fait quand même trembler certains qui ont pensé que pour préserver leur fauteuil au Parlement, il fallait mieux être du côté du pouvoir. Mais le reste, ils sont là, ils ne sont allés nulle part, au contraire les adhésions aussi augmentent et ce dans toutes les provinces.
BBC : Vous avez justement parlé d'activités, est-ce que vous les faites régulièrement?
FK : Oui, oui, au moins chaque semaine, il y a des réunions. Au niveau des provinces aussi, chaque province s'organise à sa manière. Le PPRD, c'est un parti qui a l'ancrage sociologique au niveau de la population. C'est un parti de masse, ce n'est pas un parti de cadres. S'il y a eu vingt, quarante ou cinquante cadres qui étaient peut être plus connus à l'époque dans l'entourage des chefs que les gens ont vu partir, ils sont partis, certes, mais ils n'ont pas amené la masse avec eux.
BBC : M. Kambere, vous l'avez dit, vous ne participez pas aux élections. Alors quels sont vos projets durant cette période là?
FK : Nous continuons à militer pour que Felix Thisekedi qui a fait un mandat, démissionne. Et ce n’est pas moi qui le dit mais c'est la Constitution. De toute façon, comme la Ceni, sa propre Ceni là ne sait même pas organiser les élections chaotiques qu'il voulait tant organiser, ce qu’il lui reste à faire, c'est la démission.
BBC : Et au cas où les élections se tenaient malgré tout, et que lui ou quelqu'un d'autre passait, que feriez-vous ?
FK : Pour nous, les élections, dans ces conditions là, ce ne sont pas les élections en faveur du peuple congolais, ni en faveur du Congo. Ce sont des élections en faveur de ces armées-là que lui-même a invitées sur le sol congolais. Ça veut dire il veut organiser des élections alors qu'il y a des armées étrangères sur le sol congolais, il y a même des groupes armés qui sont entretenus. Alors on ne peut pas me dire comme je l'ai démontré avant, que dans ces conditions-là, on peut accepter qu'il y aura des élections. Donc les élections, s'ils veulent l'avoir, c'est pour lui au Kasai, et peut être ailleurs, et dans une partie de la République. A ce moment-là, ce n'est plus possible, nous ne serons plus en train de parler de la même République, et pour ça, nous continuons à résister pour que ceci ne soit pas un succès, ça c'est sûr.
BBC : Mais justement quels sont vos projets d'ici 2028 ? Comment le parti compte s'organiser pour exister politiquement jusqu'en 2028 ?
C'est un parti politique, vous savez, un travail de parti politique, c'est quoi? Lorsqu'il a perdu le pouvoir, c'est de reconquérir le pouvoir. On est là pour reconquérir le pouvoir et c'est un droit constitutionnel, c'est notre droit. On peut perdre là pour lutter contre tout ça et reconquérir le pouvoir pour, encore une fois, donner la souveraineté à ce peuple, à ce pays, reprendre l'intégrité du territoire. Le Congo n'est plus dans son intégrité territoriale. Donc, le PPRD vise à ramener la paix à l'Est, à remettre les Congolais au travail. Parce que c'est de cela qu’il s’agit, on n'a pas de choix. Il faut restaurer la paix, l'intégrité du territoire, la paix et remettre les Congolais au travail pour leur redonner le sourire qu'il n'a plus depuis que Felix Thisekedi est là.
BBC : Et si vous étiez contacté par le gouvernement pour essayer de vous mettre autour de la table pour voir justement comment ramener cette paix en RDC, accepteriez-vous ?
FK : Non, ce gouvernement n'a plus d'autre choix que de démissionner parce qu'il n'est plus légitime. Je vous ai dit qu'il ne lui reste plus que quelques jours donc il n'y a plus rien à proposer. On pourra choisir peut être quelqu'un d'autre mais ce gouvernement a déjà fait son mandat. Il n'a plus rien à proposer, donc c'est tout simplement ce que nous disons.
BBC : Vous avez dit que votre mission est de reconquérir la RDC, comment comptez-vous faire de façon pratique M. Kambere ?
FK : Il faut le faire par des voies démocratiques. Ça veut dire que comme ils n'ont pas réussi à organiser de bonnes élections à date échue, ils doivent partir certainement et laisser la place. Aux Congolais eux-mêmes de décider de leur sort, par l'organisation de nouvelles élections et des bonnes élections démocratiques qui soient en faveur du Congo, en faveur du peuple. Nous ne pouvons pas tout le temps revenir dans ce qui a été décrit en 1960, 61, 64 parce que c'est là où finalement M.Thisekedi nous a ramenés.
BBC : Mais quand vous dites les Congolais, qui sont ces Congolais ?
FK : Oui le peuple congolais, qui est prévu à l'article 5 de la Constitution, qui est souverain, c'est lui le seul qui peut donner à quelqu'un le pouvoir.
Interview réalisée par Pamela Bamanay à Kinshasa