70% des cas de cancer du sein diagnostiqués à un stade avancé : pourquoi le dépistage arrive trop tard au Sénégal ?

    • Author, Ousmane Badiane
    • Role, Digital Journalist BBC Afrique
    • Reporting from, Dakar

« J'ai perdu une tante à cause du cancer du sein. Elle avait à peine 40 ans. On pensait que c'était une simple tache de grossesse. Elle a consulté des tradipraticiens, mais quand elle s'est enfin rendue à l'hôpital, il était déjà trop tard. »

Ce samedi d'octobre, sous un soleil implacable, Aminata Faye, la quarantaine environ, se fraye un chemin parmi des centaines de femmes venues au stade Léopold Sédar Senghor de Dakar pour une journée de dépistage gratuite organisée par la LISCA.

Sous une tente aménagée pour l'occasion, certaines discutent à voix basse, d'autres gardent le silence, le regard inquiet. Toutes attendent leur tour, le visage crispé. Les bénévoles de la Ligue sénégalaise contre le cancer (LISCA) s'activent, orientant les participantes vers des stands de sensibilisation et des zones de dépistage et de consultation improvisées.

Au Sénégal, 70 % des cas de cancer sont diagnostiqués à un stade avancé, selon la Ligue Sénégalaise contre le Cancer (LISCA).

Derrière ce chiffre alarmant se cachent des réalités bien connues : tabous persistants, manque d'information, coût élevé des examens, inégalités d'accès aux soins et pénurie de spécialistes.

« Il faut qu'on arrête d'avoir peur »

Aminata, commerçante aux Parcelles Assainies, un quartier de la banlieue dakaroise, a quitté sa maison à l'aube pour venir se faire dépister.

Dans son quartier, « beaucoup de femmes ont peur, elles disent que si on cherche, on va trouver » confie-t-elle.

Mais elle refuse de céder à cette crainte : « Moi, je dis qu'il vaut mieux savoir. Si c'est détecté tôt, on peut se soigner. »

Ce souvenir de sa tante emportée trop jeune par la maladie l'a profondément marquée. « Elle avait remarqué une boule, mais elle n'a rien dit. Quand elle s'est finalement décidée à aller à l'hôpital, c'était malheureusement trop tard, elle était à un stade avancé de la maladie. »

Depuis, Aminata s'est fait une mission de convaincre les autres femmes de ne pas attendre.

« Il faut qu'on arrête d'avoir peur. La peur ne guérit pas, au contraire elle tue. »

Les jeunes femmes, souvent frappées par des cancers du sein ou du col de l'utérus, paient le prix fort de ce dépistage tardif : traitements plus lourds, chances de survie réduites, vie professionnelle et familiale bouleversées.

Et pourtant, chaque mois d'octobre, les murs de Dakar se parent de rubans roses. Les médias diffusent des messages d'alerte, des défilés de sensibilisation sont organisés. Mais la réalité, elle, reste inchangée.

Malgré les campagnes annuelles d'Octobre Rose, et les efforts de la Ligue sénégalaise contre le cancer (LISCA), le dépistage précoce reste insuffisant.

Au Sénégal, selon la LISCA, près de 1 800 nouveaux cas de cancer du sein sont recensés chaque année.

Mais le manque de mammographes, la rareté des oncologues (une trentaine pour tout le pays) et les coûts élevés du traitement restent de véritables obstacles.

1800 nouveaux cas de cancer du sein et 976 décès par an

Chaque année, selon la LISCA, le pays enregistre environ 1800 nouveaux cas de cancer du sein et 976 décès, faisant de ce type de cancer l'un des plus fréquents au Sénégal. Ces chiffres en hausse permanente s'expliquent en grande partie par la détection tardive.

Derrière ces statistiques, il y a des visages et surtout, des histoires de femmes qui ont un vécu avec la maladie et qui, aujourd'hui, témoignent pour briser le silence.

Parmi elles, Maguette Diop, 27 ans, ne manque jamais un rendez-vous de dépistage depuis trois ans. Elle fait partie d'une nouvelle génération de jeunes femmes conscientes de l'enjeu.

« Chaque année, je viens me faire dépister. Je vois l'utilité, et j'encourage les jeunes de mon âge à en faire autant. Ici, on t'accueille bien, on te rassure, les médecins sont très à l'écoute. Ils savent parler aux femmes. »

Si Maguette est si assidue, c'est parce qu'elle a été marquée par un drame personnel.

« Une de mes voisines est décédée d'un cancer du sein. Dans sa famille, la maladie est héréditaire. Depuis que je suis au courant de son histoire, je suis plus consciente de la maladie et de ses conséquences, je fais de l'auto-palpation régulièrement et je multiplie les dépistages. Je me dis que si elle avait été diagnostiquée plus tôt, elle aurait pu être sauvée. »

Pour la jeune femme, cette journée est doublement symbolique.

« Je vois dans cette action un acte de prévention et d'amour envers soi-même. On parle beaucoup du cancer pendant le mois d'octobre, mais on devrait en parler toute l'année. Voir autant de femmes venir ici, c'est un signe fort. Le cancer du sein, c'est aussi une question de mentalité : il faut briser la peur et le silence. »

« Ce qui explique ce retard de diagnostic, ce sont des femmes qui, pour la plupart, habitent dans des zones éloignées, où il n'y a pas accès au diagnostic », explique Fatma Guenoune, présidente de la LISCA.

Elle pointe aussi un autre ennemi, plus insidieux : la peur.

« Quand elles sentent une boule, elles ont peur d'avoir le vrai diagnostic. Le déni de la maladie, c'est ce qui les pousse à arriver dans les structures de santé très tardivement. Et malheureusement, ces femmes, on les accompagne vers la mort. »

Au-delà des campagnes d'Octobre Rose, Fatma Guenoune dénonce un système de dépistage inaccessible à la plupart des Sénégalaises.

« C'est un appel à l'État pour réduire le coût de la mammographie. En dehors d'Octobre Rose, elle coûte 40 000 francs CFA dans les structures publiques, et ce n'est pas accessible. Octobre, c'est un mois. On ne peut pas prendre des millions de femmes pour une mammographie seulement sur cette période. »

Le dépistage précoce, pourtant clé de la guérison, reste donc un privilège.

Le cancer du sein touche de plus en plus de femmes jeunes en Afrique, souvent plus agressif. Or, l'idée que « le cancer, c'est à 60 ans » conduit parfois à minimiser des symptômes chez des femmes dans la trentaine ou la quarantaine, retardant la prise en charge.

Un coût insoutenable pour la majorité des femmes

Dans certaines régions, il n'existe ni appareil de mammographie, ni unité de traitement du cancer. Les femmes doivent parcourir des centaines de kilomètres jusqu'à Dakar pour une consultation ou une séance de chimiothérapie.

« Le parcours des malades est très difficile, très coûteux, confie Mme Guenoune. Le diagnostic seul coûte entre 300 000 et 500 000 francs CFA. Beaucoup n'ont pas cette somme. Alors elles repartent chez elles, parfois pour ne plus jamais revenir. »

A Dakar, les patientes bénéficient de structures mieux équipées et d'un accompagnement par la LISCA.

« Les malades qui ont plus de chances, ce sont celles qui sont à Dakar, explique la présidente. Les médecins les orientent directement vers la Ligue pour qu'on puisse les prendre en charge. C'est vrai que nous soutenons aussi les femmes des régions, mais souvent, elles arrivent déjà après le diagnostic, qui est une étape essentielle et coûteuse. »

La LISCA finance alors certaines interventions chirurgicales, bilans et protocoles de traitement, souvent en partenariat avec les hôpitaux publics.

Mais pour Mme Guenoune, cette solidarité associative ne suffira pas sans un engagement fort de l'État.

« Ce que nous voulons, c'est que les femmes puissent accéder aux structures de santé, au dépistage, pour qu'on voie des cas de cancer précoces et qu'on puisse les guérir. »

Les tabous et la peur du regard

Dans les zones rurales, la situation est encore plus criante. Les tabous autour du corps féminin persistent : parler de ses seins, se faire examiner, évoquer la sexualité ou les pertes vaginales reste difficile, voire honteux.

« Les femmes ont peur d'être stigmatisées ou rejetées si elles disent qu'elles ont un cancer », explique Aminata Ndionne, animatrice sociale.

« Certaines pensent encore que c'est un sort ou une punition divine. »

Contrairement aux idées reçues, les cancers féminins ne concernent pas seulement les femmes âgées. Au Sénégal, de plus en plus de jeunes femmes, parfois de moins de 30 ans, sont diagnostiquées.

« Le cancer du sein chez les jeunes est souvent plus agressif », souligne Madame Ndionne. « Et le retard de dépistage réduit considérablement les chances de survie. Il faudrait que la prévention devienne un réflexe pour les femmes, comme les vaccins ou les consultations prénatales. »

La maladie, au-delà du corps, touche l'intime.Certaines femmes redoutent la mastectomie (l'ablation du sein), vécue comme une atteinte à leur féminité, voire à leur mariage.

« Je connais beaucoup de cas de femmes qui ont refusé l'opération pendant des mois, se disant qu'aucun un homme ne voudrait plus d'elles », confie l'animatrice sociale.

Dans les villages, beaucoup consultent d'abord les tradipraticiens ou les marabouts, retardant encore le diagnostic. « La réalité sociale fait qu'on préfère cacher sa maladie plutôt que d'en parler. Quand la maladie a fini de gagner du terrain, elles sont orientées vers Dakar et c'est souvent trop tard ».

Ces réalités culturelles pèsent lourd : la peur, la pudeur et la méfiance envers l'hôpital sont des freins puissants au dépistage.

« A chaque campagne de dépistage, on découvre de nouveaux cas »

La Ligue Sénégalaise contre le Cancer mène depuis plus de deux décennies un travail de sensibilisation et d'appui aux structures de santé. Chaque année, des bons de mammographie sont distribués gratuitement, notamment dans les zones rurales, où l'accès aux équipements reste limité.

L'organisation compte sur le soutien de bénévoles, d'associations locales et de médecins pour étendre ses actions. En parallèle, des programmes de formation sont menés pour renforcer la capacité du personnel de santé à détecter précocement les tumeurs.

Pour Papa Mankeur Mbaye, bénévole à la LISCA, l'objectif de cette journée est de sensibiliser sur l'urgence d'un dépistage précoce.

« L'objectif, c'est de toucher le plus grand nombre possible de femmes. Le dépistage précoce reste notre arme la plus efficace contre le cancer du sein. Aujourd'hui, nous intervenons dans cinq écoles, mais aussi à Dakar et dans plusieurs régions du pays, pour que la prévention ne soit plus un luxe réservé aux grandes villes », explique-t-il.

Malgré les progrès, les chiffres rappellent l'ampleur du défi. En 2024, plus de 2 000 nouveaux cas de cancer du sein ont été recensés au Sénégal, selon la LISCA. Et lors de chaque opération de dépistage, des cas positifs sont identifiés.

« Ce qui nous touche le plus, confie Papa Mankeur Mbaye, c'est que chaque fois qu'on organise un dépistage, on découvre des cas. Cela montre que le besoin est réel, et que le dépistage sauve des vies. Plus on dépiste, plus on détecte tôt, et moins il y a de souffrance. »

Autour des tentes de consultation, les visages sont graves mais déterminés. Certaines femmes sortent soulagées, d'autres repartent avec une ordonnance pour un examen complémentaire.

Pour les femmes et leurs familles, le diagnostic tardif signifie : ablation du sein (mastectomie), chimiothérapies longues, perte de revenus, lourds coûts économiques pour le foyer, stigmates psychologiques et parfois rupture sociale.

Les jeunes mères perdent des années productives ; les enfants subissent des ruptures scolaires.

Sur le plan national, les coûts de prise en charge tardive sont supérieurs à ceux d'un dépistage et d'un traitement précoce

Voix d'experts : « Le diagnostic précoce sauve des vies»

L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande que les pays concentrent leurs efforts sur des programmes de détection précoce afin que « au moins 60 % des cancers du sein soient diagnostiqués et traités à un stade précoce ».

L'agence insiste également sur des délais précis : diagnostiquer dans les 60 jours suivant la première consultation et commencer le traitement dans les trois mois pour améliorer nettement les chances de survie.

Sur le terrain, les données régionales confirment l'urgence : le cancer du sein est la première tumeur chez les femmes en Afrique de l'Ouest et pèse lourdement sur la mortalité féminine, un constat documenté par le recensement régional GLOBOCAN. Détecté tôt, le traitement est souvent plus simple, moins long et moins coûteux ; détecté tard, il devient complexe et ruineux.

Des analyses et revues spécialisées montrent que le coût direct des soins augmente fortement avec le stade : une tumeur prise en charge précocement peut requérir une chirurgie conservatrice et un protocole limité ; une tumeur avancée appelle chirurgie mutilante, chimiothérapie prolongée, radiothérapie et soins de support, un parcours dont le prix peut dépasser de loin les ressources d'une famille moyenne en Afrique de l'Ouest.

Le Centre international de recherche sur le cancer (IARC) recommande même d'envisager un accès universel et gratuit au diagnostic et au traitement dans les pays à faibles ressources pour réduire les inégalités et les décès évitables.

A cela s'ajoute la dimension biologique : les femmes d'origine africaine ont une propension plus élevée à développer des formes plus agressives et à un âge plus jeune, ce qui rend le dépistage encore plus crucial. Comme le souligne la chercheuse en oncologie Olufunmilayo (Funmi) Olopade, spécialiste reconnue des cancers du sein chez les femmes d'ascendance africaine, cette réalité biologique, combinée aux retards de diagnostic, explique une part importante de la surmortalité observée en région.

L'OMS en Afrique alerte : sans renforcement rapide des capacités (diagnostic, main-d'œuvre qualifiée, systèmes d'information et financement), la région risque une hausse des décès.

Enfin, sur le plan économique, plusieurs études d'évaluation montrent que prévenir et diagnostiquer tôt coûte moins cher à la société que laisser progresser la maladie jusqu'à des stades où le traitement est plus long, plus lourd et où les femmes en âge de travailler risquent de mourir prématurément, ce qui constitue une perte de productivité et un coût social majeurs.

Les experts plaident donc pour une stratégie nationale qui fasse du dépistage précoce un service de santé publique prioritaire et accessible.

Un combat de société

Au Sénégal, le dépistage du cancer du sein survient trop tard pour des raisons combinées : tabous sociaux, coût élevé, inégalités d'accès, inaccessibilité des soins et manque de spécialistes.

Des données cliniques renforcent ce constat : étude après étude, la part de patientes qui présentent une maladie localement avancée (stade III) ou métastatique (stade IV) est très élevée.

Par exemple, une série de biopsies menées au Sénégal a montré que environ 83 % des cas confirmés d'un échantillon de patientes se présentaient aux stades III ou IV. Ces stades conditionnent des traitements plus agressifs, des coûts nettement supérieurs et des chances de survie réduites.

Des études menées au Sénégal montrent que les frais directs (biopsie, imagerie, chimiothérapie, hospitalisation) constituent un obstacle majeur à l'adhérence aux soins.

Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a récemment appelé à la mobilisation nationale, annonçant la volonté du gouvernement de renforcer l'accès au dépistage et d'engager la construction d'un centre national dédié au dépistage des cancers féminins. Son message a insisté sur la responsabilité collective pour renforcer la sensibilation autour du dépistage précoce et faciliter l'accès aux soins.

Selon le Global Cancer Observatory (GLOBOCAN), le cancer du sein constitue le deuxième cancer le plus fréquent chez les femmes au Sénégal, avec 4 063 cas enregistrés en 2022, derrière le cancer du col de l'utérus qui en comptait 4 532.

*GLOBOCAN est une base de données en ligne qui fournit des statistiques mondiales sur le cancer, y compris des estimations de l'incidence et de la mortalité pour 185 pays et 36 types de cancer.

**Olufunmilayo (Funmi) Olopade est une éminente chercheuse et clinicienne spécialisée dans le cancer du sein qui a apporté une contribution significative au domaine des soins liés au cancer du sein. Son travail vise à garantir que les femmes défavorisées du Nigeria bénéficient d'un dépistage et d'un traitement préventifs de qualité, afin de réduire les disparités dans les résultats du cancer du sein chez les femmes d'origine africaine.