Coronavirus: comment les "enterrements secrets" en Afrique du Sud pourraient aider à lutter contre le Covid-19

Il a suffi d'un enterrement pour que 40 personnes soient infectées par le coronavirus.

Le 21 mars, moins d'une semaine après que le président Cyril Ramaphosa ait déclaré l'état de catastrophe nationale et interdit les grands rassemblements pour aider à contenir la propagation du coronavirus, une centaine de personnes ont assisté à une cérémonie funéraire dans le village de Majola, dans la province du Cap-Oriental.

Le village, qui se trouve dans la communauté rurale endormie d'AmaMpondomise, est maintenant l'épicentre du virus dans la région. Les funérailles du 21 mars, ainsi que deux autres dans la ville de Port Elizabeth, ont provoqué 200 cas de Covid-19 dans la province, soit environ un quart du total.

Défier les autorités

Selon les dispositions actuelles, 50 personnes sont autorisées à assister à un enterrement, mais ce nombre est trop faible pour certains.Selon Sizwe Kupelo, porte-parole du ministère de la santé du Cap-Oriental, certaines familles ont "défié" les autorités, provoquant une augmentation du nombre de cas.

"Nous sommes très préoccupés par les funérailles dans la province", a déclaré M. Kupelo, cité par News24."Nous avons accueilli favorablement les propositions faites par les chefs traditionnels au ministre national de la santé pour que tous les défunts reçoivent le même traitement, c'est-à-dire qu'ils soient transportés directement de la morgue au cimetière", a-t'il ajouté.

Mais il est très difficile de changer ces traditions profondément ancrées et il y a des rapports qui indiquent que les grands rassemblements pour les funérailles continuent.

"Les funérailles, comme les mariages et les célébrations d'initiation dans les communautés traditionnelles, sont des rites de passage importants, elles marquent les moments les plus importants de la vie d'une personne", explique le professeur Somadoda Fikeni, expert culturel.

"Les Africains ont ancré dans leur tissu social la question du soutien et de la solidarité humaine - la communauté et la parenté", ajoute-t'il.

Tout le monde rend hommage

Pour la plupart des Sud-Africains noirs, les funérailles combinent des éléments traditionnels africains et chrétiens.

Lorsqu'une famille est en deuil, les gens parcourent de longues distances pour assister aux funérailles et aux jours de rituel qui les précèdent. Il s'agit notamment de rendre visite à la famille à plusieurs reprises à la maison pour lui rendre hommage et l'aider à préparer l'enterrement.

Il faut aussi abattre le bétail pour nourrir les invités, faire la cuisine, souvent de manière rapprochée, et dans les zones rurales, creuser la tombe, les gens partageant parfois la même pioche et la même pelle.

Les personnes qui assistent aux cérémonies ne sont pas nécessairement connues de la famille du défunt. Ils peuvent être de l'église locale, de la société funéraire, ou simplement un passant qui entend parler de la tragédie et qui veut montrer son soutien.

Tout le monde est le bienvenu

Une "courroie de transmission du virus"

Le jour de l'enterrement, des centaines de personnes se rassemblent pour un service religieux, assises à proximité immédiate. Une fois la journée terminée, les membres de la communauté forment une chaîne humaine pour distribuer de la nourriture aux centaines de personnes qui sont venues compatir. Et les invités mangent ensemble, toujours à proximité.

"C'est une courroie de transmission pour le virus", prévient M. Fikeni.

Dans le but de trouver une alternative plus sûre pour enterrer les proches, le roi AmaMpondomise Zwelozuko Matiwane a interdit tous les services funéraires dans son royaume, afin de réintroduire l'ancienne pratique de l'ukuqhusheka, ou enterrement secret.

Son porte-parole, Nkosi Bakhanyisele Ranuga, explique que la décision a été prise après consultation des chefs traditionnels locaux.

"Nous essayons de protéger notre peuple dans cette pandémie. Lorsque l'on suit cette coutume [de ukuqhusheka], cela signifie que les gens sont appelés à enterrer soit le même jour, soit le lendemain, et uniquement avec ceux qui étaient présents au moment du décès", dit-il à la BBC.

Cérémonie de purification

Le royaume AmaMpondomise s'étend sur quatre villes, Qumbu, Tsolo, Ugie et Maclear, et les villages environnants.

"En revenant à cette ancienne pratique, cela signifie que seuls les membres de la famille proche pourront enterrer une personne. Après l'enterrement, la famille pourra toujours organiser une cérémonie de purification coutumière intime à son retour du lieu d'inhumation", explique M. Ranuga.

Ces cérémonies se font par le biais d'une offrande rituelle pour nettoyer la famille d'un "sombre nuage de mort". Il s'agit généralement de cérémonies privées auxquelles seule la famille proche est présente.

En plus de réduire le risque de propagation du coronavirus, certains soutiennent le retour à l'ukuqhusheka en raison des économies que les familles peuvent réaliser sur les frais d'obsèques, surtout maintenant que l'argent est rare.

"De nos jours, les familles s'endettent énormément pour payer les funérailles", déclare Nosebenzile Ntlantsana, un leader de la communauté.

"En tant que chefs traditionnels, nous devons souvent intervenir pour régler les différends entre les familles et les prestataires de services lorsque les familles ne peuvent pas payer. C'est déchirant de voir à quel point la pression est forte pour organiser de grandes funérailles de nos jours - peut-être cette pratique aidera-t-elle les familles, en particulier dans nos communautés", affirme-t'il.

Les services funéraires sont passés d'un hommage qui dure presque toute la journée à un service d'une heure organisé au domicile familial où se réunissent 50 personnes, puis à une procession de 25 personnes ou moins jusqu'au cimetière.

Les rituels m'ont aidé à faire face au deuil

Mais il y a des choses qui peuvent peut être se perdre dans ce processus d'enterrement plus précipité auquel le roi veut revenir. Ce sont des choses qui ne peuvent pas être quantifiées, comme une opportunité de faire le deuil.

"L'un des principaux défis que les familles partagent avec nous concernant les enterrements pendant cette période est de ne pas pouvoir faire le deuil comme nous le faisons habituellement", a déclaré Siyabulela Jordan, propriétaire de la société Sinoxolo Funeral Directors, basée au Cap-Oriental.

"Toute la gloire africaine typique des funérailles a été éclipsée par les nouvelles règles, l'ensemble des funérailles a changé. L'incapacité à s'embrasser les uns les autres en raison de la distance sociale est également un facteur de souffrance pour eux en ce moment" a-t'il ajouté.

Il y a huit mois, j'ai perdu ma belle-mère, une femme que j'aimais et respectais beaucoup.

Ce fut une perte terrible, mais nous avons reçus des soutiens de toutes parts, même de la part de personnes qui avaient vu pour la dernière fois cette femme de 78 ans lorsqu'elle était un agent de santé encore âgée d'une trentaine d'années. Ils avaient entendu la nouvelle de son décès et devaient venir réconforter ses enfants.

Et chaque jour qui passait, plongés dans les préparatifs et dans les nombreux personnes venant présenter leurs condoléances qui entraient et sortaient de la maison, les rituels nous ont aidés à accepter doucement la vérité immuable, le caractère définitif de la mort.

Besoin de soutien psychologique après les funérailles en petit comité

Selon M. Fikeni, cette partie essentielle du processus de deuil devra être prise en compte dans les nouvelles dispositions.

"Il sera peut-être nécessaire de prévoir un service ce psychothérapie pour ceux qui ont été contraints par les circonstances actuelles de faire leurs adieux à leurs proches de cette manière", dit-il.

Mais la nécessité de trouver une nouvelle façon d'organiser les funérailles n'est pas seulement un problème des zones rurales. Dans les zones plus urbaines où les espaces d'inhumation sont limités, les responsables envisagent la possibilité de fosses communes.

Tous ces changements indiquent une chose : les riches traditions associées à certains aspects de la vie et de la mort en Afrique du Sud ont disparu pour l'instant.

Ce sont ces traditions qui mettaient l'accent sur la proximité sociale, la chose même qui favorise la propagation du virus.