Vous visualisez une version texte de ce site web qui utilise moins de données. Voir la version principale du site, avec toutes les images et vidéos.
Milagros Costabel, une jeune Uruguayenne aveugle, a appris l'anglais toute seule
- Author, BBC
- Role, Uruguay
Bienvenue à Harvard ! L'adolescente se prépare à entamer quatre années d'études dans la prestigieuse université américaine. "Aujourd'hui, je m'autorise à rêver. Pas seulement avec les choses que je peux réaliser, mais avec les choses qui peuvent changer dans mon pays et dans le monde grâce à mon histoire", dit Milagros Costabel.
Lorsqu'elle a reçu le message de l'université américaine, la jeune Uruguayenne n'en revenait pas. Elle a été sélectionnée pour étudier pendant quatre ans dans la prestigieuse université de Harvard, qui lui a offert une bourse complète.
Pour elle, devenue aveugle peu après sa naissance, apprendre l'anglais était un rêve qui semblait inaccessible. Un rêve derrière lequel il y a des années d'amour, d'altruisme et d'apprentissage, pour elle et sa famille.
BBC World a invité Milagros, âgée de 19 ans, à raconter sa propre histoire.
"J'ai postulé à Harvard parce que je savais que si je ne le faisais pas, je le regretterais toute ma vie", a-t-elle déclaré.
"Je n'ai jamais pensé que je resterais à Harvard. Il y a un an, j'étais assise sur mon lit en train de pleurer avec ma mère parce que je me rendais compte que mes rêves d'étudier à l'étranger ne se réaliseraient pas", se souvient-elle.
Aujourd'hui, Milagros Costabel attend avec impatience le mois d'août, au cours duquel elle se rendra aux États-Unis pour commencer ses études.
''Tout semblait aller de travers"
Née un après-midi d'avril, à Colonia del Sacramento, une petite ville d'Uruguay, sa situation était tellement précaire que les médecins ont dit à ses parents qu'elle ne survivrait pas. Sinon avec de très graves séquelles.
"Si elle survit, ce sera un miracle", ont-ils dit. Et comme elle n'avait pas encore de nom, ses parents ont décidé de la prénommer Milagros, le mot espagnol désignant le miracle.
"Le jour ma naissance, j'ai été transportée d'urgence dans la capitale uruguayenne pour recevoir le traitement qui allait me sauver la vie. Mon père, qui était dans l'ambulance avec moi, se souvient toujours des visages des médecins et de la réalité de ces moments où tout semblait aller de travers", raconte la jeune fille.
Elle dit avoir passé trois mois en soins intensifs, entre la vie et la mort, selon ses propres termes. Au final, le dévouement des médecins a porté ses fruits.
Des mois après son arrivée à la maison, ses parents sont convoqués par les médecins qui leur annoncent une nouvelle : la fille est totalement aveugle et il n'y a rien qui puisse être fait pour inverser cet handicap...
"Cela n'a pas empêché mes parents de se battre pour faire de moi une personne indépendante. Ma mère a appris le braille (le système d'alphabétisation utilisé par les aveugles)", se souvient-elle.
"Je n'ai jamais imaginé que je devrais vivre le reste de ma vie sans ma sœur Chloé... Je pense à elle quand les choses sont difficiles", raconte Milagros Costabel.
A l'approche de son sixième anniversaire, elle perd sa sœur, qui meurt d'un cancer du cerveau. "Aujourd'hui, je me souviens d'elle avec joie. C'est elle, avec ses jeux et ses rires, qui m'a montrée jusqu'où je pouvais aller. Et c'est à elle que je pense quand les choses deviennent difficiles. Il semble que la force morale qu'elle m'a transmise me pousse à aller plus loin."
"Pendant l'école primaire, chaque soir, ma mère transcrivait mon écriture en braille à l'encre pour que les enseignants puissent corriger mes devoirs", se remémore la future étudiante de l'université de Harvard.
Pendant ses six années d'école primaire, elle écrivait avec une machine braille offerte par un ami de la famille à une époque où il était impossible d'en trouver en Uruguay.
"Je me souviens encore de sa boîte et du choc de devoir utiliser un appareil aussi grand avec mes mains d'enfant. J'écrivais en braille et chaque jour, je ramenais à la maison une moyenne de 10 feuilles de papier. Chaque soir, ma mère les transcrivait à l'encre pour que les professeurs puissent corriger mes devoirs", raconte Milagros Costabel.
Son père travaillait, sa mère vendait des desserts et des biscuits.
"Sans eux, je ne serais pas en train de raconter cette histoire aujourd'hui. À l'école, même si j'aimais apprendre, je n'ai pas trouvé d'endroit où je me sentais complètement à l'aise", dit-elle, se souvenant des brimades dont elle était l'objet à l'école en raison de son handicap.
Il était difficile pour la jeune handicapée visuelle de trouver sa place dans une classe de 10 personnes, où la plupart des enfants ne pensaient qu'à eux-mêmes.
Mais petit à petit, tout s'est amélioré. La naissance de son frère, Luciano, qui a maintenant 9 ans, a été l'un des plus beaux événements de sa vie. Depuis lors, les moments de bonheur ne cessent d'arriver.
Au lycée, Milagros Costabel s'est fait beaucoup d'amis... "J'ai eu le sentiment, pour la première fois, d'appartenir à quelque chose."
Sur le plan didactique, sa machine braille est remplacée par un ordinateur muni d'un programme capable de tout lire. Un ordinateur avec lequel elle peut faire tout ce qu'une personne sans handicap visuel ferait avec ses yeux.
"Les enseignants m'envoyaient des devoirs par courrier, et au lieu de demander à ma mère de les transcrire, je pouvais les ouvrir, les lire et les compléter par moi-même", rappelle Milagros Costabel, rappelant qu'elle connaissait le clavier par cœur.
"Je tapais très vite, j'ai donc utilisé cette capacité pour prendre des notes en même temps que les professeurs parlaient. Et la voix du lecteur, qui parle aussi vite, m'a permis de lire des choses à une vitesse que, bien souvent, mes propres camarades de classe n'arrivaient pas à suivre", se souvient-elle.
Au cours de ces années pleines de défis et d'expériences, Milagros Costabel a appris à se surpasser, à comprendre ses limites et à défendre les choses auxquelles elle croyait. Des choses dont l'éducation uruguayenne ne tenait souvent pas compte.
Dans son pays, l'inclusion scolaire reste un objectif à atteindre, parce que, entre autres raisons, les enseignants ne sont pas formés pour prendre en charge les personnes handicapées.
Mais la jeune fille a rencontré des professeurs qui lui ont dispensé, selon elle, le meilleur enseignement possible. C'est le cas de Gerardo Menendez, son professeur de géographie pendant les deux premières années de lycée.
M. Menendez a appris le braille tout seul, à l'aide d'annotations et de photocopies. Non seulement il transcrit tous les travaux de Milagros Costabel et corrige son écriture, mais il confectionne des cartes en relief, qui ont permis à la jeune fille de découvrir les continents et la planète.
"Une autre chose qui m'a permis de m'ouvrir au monde, c'est l'anglais, que j'ai appris moi-même en regardant des vidéos sur YouTube, en lisant beaucoup et en discutant avec quiconque était prêt à converser", explique-t-elle.
La jeune fille a obtenu son diplôme de fin d'études secondaires en 2019. Avec un seul objectif : partir étudier à l'étranger.
"Je voulais sortir de ma zone de confort et me prouver que j'étais capable de faire plus que ce que l'on attendait de moi. J'avais déjà postulé pour des bourses d'études... Mais je n'ai essuyé que des refus, plus douloureux les uns que les autres", dit-elle.
Après avoir obtenu son diplôme d'études secondaires, elle voulait aller étudier en Espagne. Mais l'aventure espagnole n'a jamais eu lieu.
Et à cause de la pandémie de Covid-19, ses parents ont perdu leur emploi du jour au lendemain. Ils avaient un petit restaurant dont les revenus étaient aléatoires, avant même la pandémie. Il y avait des factures à payer. Et l'argent, il en manquait.
"Je travaillais déjà pour une société de publicité en écrivant des annonces. On ne me payait que 2 dollars pour 500 mots, mais pour moi, qui n'avais jamais eu beaucoup d'argent dans ma vie, c'était une petite fortune."
Le premier paiement, effectué après plus de 100 articles écrits, a servi à payer l'électricité et d'autres factures...
"Je me souviens du moment (…) où j'ai découvert que le journalisme était ma passion. J'avais 10 ans et étais dans l'intention de préparer un examen (…) J'ai accidentellement ouvert la BBC. Et je ne pouvais plus la fermer.
J'ai passé des heures et des heures à lire, ce jour-là, émerveillée par les histoires qui semblaient sortir de partout et qui me faisaient penser que le monde était tellement plus grand que je n'osais l'imaginer…" raconte Milagros Costabel.
"Je n'ai jamais autant lu de ma vie que durant ces jours où, à l'âge de 17 ans, j'ai décidé d'essayer de trouver et de raconter ces histoires moi-même. Lorsque j'ai commencé à envoyer des idées d'articles à différents médias, il y avait un silence permanent dans ma boîte de réception. J'ai pensé que les histoires auxquelles je pensais n'étaient peut-être pas assez bonnes ou que je n'étais pas la bonne personne pour les raconter."
Mais la première réponse positive a tout changé. "Et bientôt, je me suis retrouvé à écrire pour des médias de renom comme Business Insider, Foreign Policy et Euronews, à interviewer des hommes politiques, des économistes de renom et des responsables d'organisations internationales parmi les plus importantes du monde", se souvient Milagros Costabel.
Elle continue à aider ses parents et à assouvir sa passion. Les histoires qu'elle mettait en lumière étaient, comme elle les souhaitait, en train de changer les choses.
"Je n'oublierai jamais le moment où, après un article paru dans Business Insider, plusieurs détaillants en ligne m'ont contacté pour parler de l'accessibilité de leurs sites aux personnes handicapées.
À un moment donné, j'ai eu l'idée de postuler pour des universités américaines, d'une part parce que le nombre de bourses était plus important, et d'autre part parce que j'ai toujours aimé les défis", affirme la jeune fille.
Elle se souvient d'avoir postulé pour 20 universités, dont celle de Harvard. "La pire chose qui pouvait arriver était que je reçoive une réponse négative. Quatre mois après avoir envoyé la demande, la réponse est revenue. 'Bienvenue à Harvard !', ai-je entendu sur le lecteur de l'écran en ouvrant ce que je n'arrivais toujours pas à croire être la lettre d'acceptation."
Regarder :
Milagros Costabel a éclaté de joie en apprenant que l'université de Harvard a accepté sa candidature. "Mes cris ont envahi la maison, et je suis sortie en pleurant pour annoncer la nouvelle à mes parents et à mon frère, qui attendaient avec impatience. Et nous avons pleuré (…) pendant plus d'une demi-heure (…)
Ma vie, aujourd'hui, ressemble peu à ce jour d'été où je pensais que tout était perdu. Maintenant, je me prépare à un voyage qui se rapproche de plus en plus et à vivre quatre ans loin de ma famille, de mes amis et du pays que j'ai connu toute ma vie."
Milagros Costabel veut entamer ses études aux États-Unis avec "une plus grande responsabilité".
"Je suis passé d'un profil bas à une présence dans tous les médias de mon pays. Mes réseaux sociaux accumulent des milliers de followers…" fait-elle remarquer.
À Harvard, elle va étudier les sciences politiques, les droits de l'homme et la migration, sans savoir si elle va se consacrerai au journalisme à l'avenir.
"Même si je ne sais pas ce qui se passera dans ma vie au cours des prochaines années, aujourd'hui, je me permets de rêver non seulement aux choses que je peux réaliser, que je n'ose pas encore délimiter dans mon esprit, mais aussi aux choses qui peuvent changer dans mon pays et dans le monde grâce à mon histoire."
Milagros Costabel pense que son "histoire" ne doit pas être une exception. "J'ai la passion de me battre pour que toutes les personnes handicapées puissent avoir les outils nécessaires pour réaliser leurs propres rêves…" assure-t-elle.
Vous pourriez être intéressés par :